L’interopérabilité, un enjeu stratégique

Le champ opérationnel de la Défense s’inscrit désormais dans un contexte stratégique profondément transformé. Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas seulemIAent de consolider sa souveraineté technologique et opérationnelle : il est de faire de la diversité de ses systèmes une force collective plutôt qu’un facteur de fragmentation.

Dans cet environnement, les capacités militaires et de sécurité évoluent vers de véritables systèmes de systèmes : drones, robots, capteurs, effecteurs, systèmes de commandement et de conduite, moyens spatiaux et capacités cyber sont de plus en plus nombreux, distribués et issus d’industriels — voire de nations — différents. Cette fragmentation reste très concrète : en 2025, les acquisitions collaboratives européennes n’ont représenté que 24 % des dépenses d’équipement des États membres, selon l’Agence européenne de défense1.

Avec l’essor de l’intelligence artificielle, une part croissante de ces systèmes devient également plus intelligente et capable d’interagir avec son environnement. L’interopérabilité dépasse dès lors largement le seul cadre technique. Il s’agit désormais de permettre à ces systèmes de comprendre une même situation, de se répartir les tâches et d’agir ensemble de manière coordonnée, y compris dans des environnements dégradés ou contestés. La combinaison dynamique de capteurs, d’effecteurs et de plateformes devient ainsi un facteur clé de supériorité opérationnelle et de résilience.

De la connexion à l’interopérabilité de mission

Cette ambition suppose de distinguer quatre niveaux complémentaires :

  • L’interopérabilité technique pour connecter les systèmes, échanger des messages et utiliser des protocoles compatibles.
  • L’interopérabilité des données permet de lire et d’exploiter les informations produites par d’autres systèmes : position, détection ou autre donnée utile à la mission.
  • L’interopérabilité sémantique garantit que ces informations ont le même sens pour tous. Qu’est-ce qu’une menace confirmée ? Quel niveau de confiance associer à une information ? Sans modèles et référentiels partagés, des systèmes peuvent échanger des données sans partager pour autant une même compréhension de la situation.
  • Enfin, l’interopérabilité de mission permet de comprendre une intention, de distribuer les rôles, de déléguer des tâches et de coordonner l’action. Cette dimension devient particulièrement structurante avec les systèmes intelligents.

L’enjeu n’est donc plus uniquement de connecter les systèmes, mais de leur permettre de collaborer dynamiquement autour d’une mission commune. Or, plus ces systèmes gagnent en autonomie, plus cette collaboration doit être maîtrisée, explicable et digne de confiance.

L’IA renforce l’enjeu de confiance

L’intelligence artificielle amplifie cette transformation. Les systèmes critiques nécessitent des garde-fous2, des niveaux de déterminisme adaptés et surtout une véritable « mission assurance » : la capacité à démontrer qu’un algorithme se comportera conformément aux attentes, y compris dans des conditions dégradées. La confiance doit ainsi être construite sur tout le cycle de vie de l’IA : qualité et provenance des données, entraînement, validation, tests, red teaming3, mises à jour et supervision.

Un défi supplémentaire apparaît lorsque plusieurs systèmes dotés d’IA collaborent. Comment transmettre le degré d’incertitude d’une information ? Comment garantir une compréhension cohérente entre des modèles issus de fournisseurs différents ? Comment conserver la traçabilité lorsqu’une recommandation résulte de plusieurs algorithmes ? L’interopérabilité devient progressivement technique, sémantique mais aussi algorithmique. Elle ne peut plus être ajoutée après coup mais intégrée dès la conception des systèmes.

Concevoir l’interopérabilité dès l’origine

Les approches historiques d’intégration « système à système » génèrent complexité, délais et coûts : à chaque nouveau programme ou partenaire, une partie du travail doit être recommencée. L’objectif est désormais de passer à une interopérabilité par conception, en privilégiant la réutilisation de connecteurs, modèles de données et services existants et en intégrant les notions de cybersécurité, souveraineté, classification et maîtrise de la diffusion de l’information dès la phase d’architecture.

Renforcer la résilience opérationnelle et industrielle

L’interopérabilité constitue aussi un levier de résilience :

  • Opérationnelle, si une plateforme est indisponible, les autres composants doivent pouvoir continuer à fonctionner et réorganiser leur contribution.
  • Industrielle, le retrait d’un fournisseur, l’arrêt d’un produit ou une évolution géopolitique ne doivent pas rendre une capacité inutilisable.

Une architecture réellement interopérable doit permettre de remplacer une brique technologique par une autre sans reconstruire tout le système, réduisant ainsi la dépendance à un acteur unique. Il s’agit moins d’uniformiser les systèmes que d’organiser leur diversité.

Cette exigence de résilience ramène directement au défi européen, où la fragmentation concerne aussi bien les forces armées que les réglementations, les architectures industrielles ou les outils d’ingénierie. Dans le même temps, le nombre de systèmes à connecter augmente fortement. Il devient impératif que l’Europe progresse simultanément sur l’interopérabilité opérationnelle et sur l’interopérabilité industrielle, notamment à travers des environnements collaboratifs permettant la co-conception et la co-ingénierie tout en préservant propriété intellectuelle, souveraineté et contraintes nationales.

La gouvernance, principal défi

Le principal verrou de l’interopérabilité n’est plus technologique : il devient politique, industriel et organisationnel. L’OTAN dispose déjà de standards, notamment les STANAG, (Standardization Agreement), qui couvrent des dimensions techniques, procédurales et doctrinales. Ils constituent un socle indispensable, sans suffire à eux seuls à garantir une interopérabilité de mission dynamique et une sémantique commune entre systèmes intelligents. Parallèlement, plusieurs industriels développent leurs propres écosystèmes. Ce foisonnement stimule l’innovation mais crée un risque : reconstituer de nouveaux silos au moment même où l’objectif est de les supprimer.

Au-delà de créer une plateforme européenne unique, l’enjeu pour l’Europe revient à développer une couche commune d’interopérabilité permettant à plusieurs écosystèmes de collaborer. Cela pose une question centrale de gouvernance : qui définit les standards, les fait évoluer et certifie leur respect ? Un tiers de confiance neutre peut ici jouer un rôle déterminant : garantir le cadre commun, opérer les environnements de test, de simulation et d’intégration, tout en laissant aux industriels leur capacité d’innovation et de différenciation.

L’Europe n’a donc pas à choisir entre diversité et unité : sa souveraineté dépend de sa capacité à organiser l’une pour produire l’autre. Dans un environnement de plus en plus distribué et intelligent, la performance dépend autant de chaque système que de leur capacité à se comprendre, coopérer et continuer à fonctionner ensemble. À ce titre, l’interopérabilité devient une capacité stratégique commune pour l’Europe.

  1. La Commission Européenne a également référencé, en 2021, 178 systèmes d’armes différents en Europe contre 30 aux Etats-Unis, pour un budget de Défense global inférieur de moitié. Source : The European Defence Fund, April 2021 ↩︎
  2. Soit un ensemble de règles, contrôles et mécanismes destinés à encadrer le comportement d’une IA et à prévenir des actions non souhaitées ou non conformes. ↩︎
  3. Démarche de test consistant à confronter volontairement une IA à des scénarios difficiles, inattendus ou malveillants afin d’identifier ses vulnérabilités et ses comportements indésirables. ↩︎