Produire plus et plus vite

Un des défis les plus urgents et les plus complexes pour la base industrielle de défense européenne est de pouvoir produire des armes et systèmes plus rapidement et de manière plus efficace. Les industriels de la défense sont aujourd’hui confrontés à un profond changement de paradigme. Il ne s’agit pas seulement pour eux d’augmenter les capacités de production, mais bien de repenser l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et du processus de fabrication.  De nombreuses entreprises de ce secteur vont devoir opérer l’une des plus grandes transformations de leur histoire, passant du statut de constructeur de petites séries à celui de producteur intégré, tout comme l’ont fait l’aérospatiale et l’aéronautique au cours de la dernière décennie.

À court terme, l’accent reste porté sur l’augmentation des capacités de production, même si les entreprises industrielles auront beaucoup plus de latitude avec les futurs programmes.

À long terme, les défis sont partout, de l’ingénierie à repenser autour des jumeaux numériques ou des approches MBSE (Model Based Systems Engineering), à la réorganisation et la numérisation des ateliers, jusqu’à l’entretien et la maintenance augmentés par les données ou encore l’analyse prédictive. Cette évolution doit se déclencher dès maintenant, car la phase de conception des principaux programmes du futur a déjà commencé, que ce soit le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) et le Système Principal de Combat Terrestre (MGCS, Main Ground Combat System) mais aussi le porte-avions de nouvelle génération ou les différents programmes européens de sous-marins.

Mettre les données et les logiciels au cœur de l’approche

Les données seront au cœur du futur environnement opérationnel. Pour conserver l’avantage sur leurs adversaires, la maîtrise de l’information est essentielle. Les armées doivent ainsi rassembler, transmettre et traiter rapidement les données, dans le cadre d’un processus décisionnel du type Observer, Orienter, Décider et Agir. Pour répondre à ces enjeux, les armées doivent mobiliser des capacités spécifiques, s’appuyant sur des logiciels et des algorithmes tels que l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique, qui accélèrent et augmentent certains segments du processus de prise de décision militaire.

Dans ce contexte, les outils de défense traditionnels deviennent de plus en plus intelligents, en intégrant toujours plus de capteurs, de capacités de traitement locales et de connectivité pour partager ces données avec d’autres plateformes et systèmes. C’est ainsi l’ensemble de l’écosystème qui doit transformer son business model pour passer de « simples » producteurs de matériels à des sociétés intégrant nativement les logiciels. Un chemin déjà emprunté, par exemple, par le secteur automobile où le software constitue une part grandissante de la valeur ajoutée. Cette transformation vers des systèmes couplant hardware et software doit suivre plusieurs étapes, pour découpler les capacités matérielles et logicielles, développer des capacités de développement de logiciels agiles, repenser et ajuster les procédures d’acquisition d’armement, et fournir des architectures ouvertes et modulaires pour l’intégration rapide de services informatiques normalisés sur les plateformes et les systèmes.

Innover plus rapidement

Un grand nombre d’innovations axées sur les logiciels émanent de start-ups technologiques ou de grandes entreprises technologiques. C’est pourquoi la capacité à intégrer ces innovations rapidement et de manière agile, tout en respectant les impératifs de sécurité de la défense, est essentielle. Le secteur de la défense doit trouver aujourd’hui de nouveaux moyens de s’engager dans l’écosystème des start-ups et des technologies émergentes afin d’intégrer les innovations dès leur conception et de doter rapidement les combattants de nouvelles capacités. C’est bien tout un écosystème d’innovation qui sera au cœur des capacités futures et non un seul acteur aussi puissant soit-il.

Dans ce cadre, l’IA est bien sûr un domaine critique pour l’innovation, car elle est utilisée dans l’ensemble du spectre de la défense : pour la production, la logistique et la planification, mais aussi pour l’automatisation des processus administratifs au sein des ministères. La cybersécurité constitue un autre domaine d’innovation majeur, car les menaces ne cessent de croître. Avec la révolution quantique qui se profile à l’horizon, le secteur de la défense doit continuer à investir dans de nouvelles technologies de cryptage afin de pouvoir garantir la sécurité des communications contre le quantum.

Beaucoup d’autres domaines d’innovation doivent être renforcés, comme les technologies immersives pour la formation et la simulation, les biotechnologies pour améliorer les performances humaines, les systèmes de capteurs intégrés et l’informatique de pointe pour le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR), ainsi que les technologies 5G/6G pour la connectivité, pour n’en citer que quelques-uns.

Enfin, les technologies seules ne sont rien sans les hommes et les femmes qui les conçoivent et les utilisent. Pour intégrer rapidement l’innovation, les organisations de défense doivent se concentrer sur l’amélioration du TechCraft, c’est-à-dire la capacité des équipes à expérimenter, à appliquer et à utiliser ces nouvelles technologies dans leurs opérations quotidiennes.

Devenir plus efficace et efficient

Le dernier point repose sur la performance notamment opérationnelle, une exigence incontournable quand on parle de sécurité des personnes et des territoires.  Les forces armées européennes et alliées doivent d’une part devenir plus efficaces sur le plan opérationnel en rassemblant leurs capacités. L’interopérabilité entre les différentes plates-formes, les différents domaines, les différentes technologies et, en fin de compte, entre les pays, est indispensable pour accélérer la prise de décision sur le champ de bataille et atteindre la supériorité informationnelle. L’interopérabilité doit ainsi reposer sur des normes partagées et des interfaces ouvertes, ainsi que sur l’utilisation et la réutilisation de logiciels entre systèmes et plateformes.

D’autre part, l’Europe doit devenir plus efficace dans l’utilisation commune des ressources de son industrie de défense. Par exemple, dans le cadre des programmes d’armement multinationaux, les acteurs publics et industriels de la défense se doivent d’inventer de nouveaux moyens de collaborer efficacement au-delà des frontières industrielles et nationales. Cela implique notamment de nouveaux processus d’achat, de nouveaux modes d’interaction et de partage de l’information au sein de l’écosystème, l’élaboration partagée de spécifications et la co-conception et la co-architecture de capacités.

Compte tenu de la situation géopolitique mondiale, on assiste aujourd’hui à un changement réel et profond dans la manière dont la défense est perçue, tant dans l’opinion publique que dans la sphère politique. La nécessité de protection demandée par les citoyens crée une opportunité politique unique d’augmenter les budgets de défense. Elle crée en contrepartie de nouvelles responsabilités et obligations. Plus que jamais, le secteur de la défense doit prouver que l’argent est utilisé le plus efficacement possible pour être prêt à faire face aux événements géopolitiques futurs.