Le développement du biométhane n’est pas qu’une question d’énergie

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La filière biométhane française a confirmé ces dernières années son accélération et sa place dans la décarbonation des mix énergétiques.

En 2019 en France, le biométhane représentait 2 177 GWh/an de capacité installée et 1 235 GWh injectés dans le réseau[1], soit des croissances de respectivement +62% et +73% par rapport à 2018. Côté potentiel de croissance, le Ministère de la Transition écologique et solidaire (MTES) estime que 90% des intrants nécessaires à la production proviendraient de matière agricoles[2].  La demande de biométhane français est donc bien réelle et présente un potentiel non négligeable. Néanmoins, l’enjeu de la filière est de dégager de la valeur pour conserver sa dynamique de développement, et pour cela, elle ne pourra se limiter au domaine énergétique. La filière du biométhane est intrinsèquement liée à la filière agricole et doit trouver les leviers pour valoriser le paradigme d’une économie circulaire locale dégageant de fortes externalités positives de décarbonation et de développement durable.

Les garanties d’origine (GOs) : un levier évident mais à renforcer

Le système de garantie d’origine biométhane en est l’illustration. Ce système joue sur les atouts locaux, renouvelables, fiscaux et monétaires du mécanisme de garanties d’origine pour valoriser le biométhane auprès de tous les acteurs de la chaîne de valeur, comme nous l’avions démontré dans un précédent article. Et il est en pleine croissance : en 2019, 1 104 GWh ont été injectés par les 95 sites inscrits dans le registre, générant 1 120 056 GOs (+199% par rapport à 2018) avec 38 fournisseurs inscrits au registre (10 nouveaux en 2019)[3].  Ce levier paraît aller de soi, d’autant plus que les entreprises ont recours aux garanties d’origine lorsqu’il s’agit d’afficher leur engagement pour le développement des énergies vertes et la réduction de leur empreinte carbone. Néanmoins, comme nous le soulignions en juin dernier3 l’application de la directive RED II pourrait nuancer à l’avenir les effets positifs du mécanisme des garanties d’origine. Du point de vue des fournisseurs, l’ouverture européenne offre la possibilité de proposer des offres de gaz vert moins chères (GO non française), donc plus attractives pour le consommateur qui paye déjà un surcoût en choisissant une telle offre. Les collectivités territoriales, mis à part dans leur potentielle consommation de gaz vert, ne peuvent pas valoriser la production de biométhane (toute la phase amont notamment) sur leur territoire par ce biais.

Par ailleurs, s’il est très envisageable que les acteurs publics voient un intérêt à promouvoir un engagement pour la consommation locale (critère de plus en plus important dans l’image renvoyée aux électeurs), les garanties d’origines ne peuvent pas, par construction, « marketer » à elles seules tous les bénéfices territoriaux, notamment la place du biométhane dans le développement global des territoires et de plusieurs filières hors énergie.

Le biométhane à la frontière de filières à forts enjeux pour les territoires et les acteurs publics

Lorsque l’on parle de biométhane, il faut garder à l’esprit que c’est une énergie très fortement liée à d’autres filières fondamentales des territoires. Ainsi, les conditions de succès vont au-delà du simple caractère énergétique, rentrant directement dans des enjeux d’économie circulaire (voir figure ci-dessous).

Enjeux de la production de Biométhane

Faisons ici un zoom sur l’approvisionnement en intrants : c’est une des principales sources de coûts (et de risques) du biométhane, représentant ~30% des coûts globaux.  En France, l’European Biogas Association estimait en 2017 que plus de 70% du biométhane produit l’était à partir de résidus agricoles[4] et ~15% de déchets organiques municipaux ou agro-industriels. L’agriculture quant à elle a de nombreux bénéfices à en retirer : outre des usages transport et énergie plus durables, la fourniture en intrants représente une nouvelle source de revenus non négligeable (surtout dans un contexte de plus en plus difficile pour cette filière). Enfin le digestat obtenu après méthanisation peut aisément remplacer la fertilisation azotée minérale, plus coûteuse et moins durable que la fertilisation avec digestat (ces concepts sont détaillés dans le plan Energie Méthanisation, Autonomie Azote[5]).

Avec un système aussi fortement structuré autour de ces deux sources, tout changement réglementaire ou d’orientation de la filière agricole (certains résidus agricoles peuvent par exemple être directement épandus sur les cultures) peut mettre à mal tous les efforts de valorisation déployés pour le biométhane. A l’inverse, si ces mécanismes sont soutenus et préservés par les acteurs publics notamment via réglementation (autant énergétique, qu’environnementale ou agricole), la production de biométhane peut être un réel accélérateur de dynamique de développement territorial. Cela concernera autant les petites installations dites « à la ferme », que les installations plus conséquentes qui consomment entre autres les déchets organiques, les boues d’épuration ou les gaz de décharge. La logique de l’économie circulaire veut que la boucle retour soit, elle aussi, vertueuse. Du point de vue des usages, les acteurs du territoire peuvent bénéficier d’offres de mobilité durable (bio-GNV) et de gaz vert dans le réseau.

Un traçage pour valoriser l’impact positif du biométhane sur les territoires ?

Il semblerait que la mise en place d’un mécanisme de traçage soit une piste sérieuse. Il pourrait par exemple s’inspirer de ce qui a pu être fait depuis longtemps dans l’agroalimentaire sous différentes formes et à différentes échelles (locale à européenne), qui sous entendrait toute la dynamique d’économie circulaire que nous venons d’expliquer. Il faudrait par ailleurs réfléchir à la monétisation de ce traçage, dont les retombées économiques pourraient aider à mieux financer la filière. Un traçage pourrait permettre une meilleure acceptabilité d’un surcoût du gaz vert.

L’organisation d’un écosystème autour du biométhane

Le développement de la filière biométhane passera par une articulation entre les parties prenantes des filières énergie et agricole et des décideurs d’un modèle local afin de valoriser les externalités positives d’un modèle vertueux (décarboné, local, valorisant les exutoires d’une filière au bénéfice de l’autre) au-delà des considérations de prix à la source. Plusieurs conditions fortes doivent aboutir :

  • La baisse des coûts du biométhane, apparait comme une, si ce n’est la condition majeure du développement (actuellement 90 – 95 €/ MWh PCS). La PPE, publiée au journal officiel récemment, pointe d’ailleurs que la baisse de coûts est fondamentale pour assurer le soutien financier de l’Etat. Elle fixe ainsi des objectifs de réduction de coûts à 75 €/MWh PCS en 2023 et 60 €/MWh PCS en 2028 pour continuer à subventionner la filière avec une enveloppe de 9,7 Milliards d’€[6]. La solution de la baisse des coûts se trouve bien entendu dans des améliorations technologiques, mais aussi dans la prise compte des effets positifs du modèle circulaire multi-filières local dans le prix final. La monétisation serait un moyen efficace et réaliste permettant de refléter ces effets dans les coûts.
  • Le renforcement des GOs afin de créer un système de traçage attestant des bienfaits locaux, rattaché à une monétisation des bénéfices ainsi tracés.
  • La construction de la filière biométhane ne doit pas être uniquement l’objet d’un débat d’énergéticiens : elle doit impliquer tous les acteurs du territoire, notamment le monde agricole en tant principal fournisseur d’intrants et consommateur des sous-produits, afin d’identifier les synergies et optimisations possibles. Sans cette vision plus systémique, le biométhane continuera de se retrouver en compétition avec d’autres énergies renouvelables moins tributaires du tissu territorial et local pour leur développement.

Le développement de la filière biométhane fait sens au regard des externalités positives que nous avons évoqué. Si sa valorisation passe dans un premier temps par la mise en place de conditions incitant à avoir recours à une énergie d’origine française garantie, voire locale sous réserve d’acceptabilité, c’est tout un écosystème qui est à renforcer afin de faire en sorte que son modèle économique soit pertinent dans la durée.

Cette publication a été initialement éditée par Enerpresse (mai 2020) qui publie une tribune sur un sujet énergétique chaque premier jeudi du mois. Ce point de vue a été co-écrit par Anne-Sophie Herbert, Consultant, Alexandra Bonanni , Head of Energy Strategy Lab, et Ozlem Bozyurt, Manager Energy Transition chez Capgemini Invent.

 

[1] http://www.grtgaz.com/solutions-avenir/grtgaz-solutions-davenir-pour-la-transition-energetique/le-biomethane-gaz-renouvelable/donnees-biomethane.html

[2] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/biogaz

[3] Rapport 2019 – https://gobiomethane.grdf.fr/

[4] EBA Statistical Report 2018 EUROPEAN OVERVIEW

[5] https://agriculture.gouv.fr/le-plan-energie-methanisation-autonomie-azote

[6] Il est à noter que, en l’état, la filière estime que cette baisse est trop ambitieuse

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