Les mots du jour d’après : Risques

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Vers de nouveaux modèles de gestion du Risque ? Pandémie et confinement amènent à reconsidérer la gestion du risque, un rôle-clé pour les Banques et les Assurances

Le Covid-19 bouleverse nos économies. Pour la France, l’impact estimé est d’au moins 5 points de notre PIB, soit environ 120 Mds d’Euros. Au-delà des montants, la crise vient encore remettre en question les modèles de développement et leurs fondamentaux. Bien que les risques de pandémie étaient théoriquement identifiés et qualifiés, nos économies mondialisées et interdépendantes n’étaient pas préparées à un confinement de grande ampleur. Impossible d’évaluer les impacts à moyen et long terme : il n’existe pas de précédent pertinent et la demande comme l’offre sont touchées, ce qui est inédit. Les États ont tous annoncé des plans de support massifs et généralisés.

Nos économies doivent dorénavant intégrer ce nouveau risque de confinement et en limiter les effets. Il s’agit donc de gérer les impacts de la crise actuelle et de mettre en place les dispositifs qui permettront d’amortir les futures potentielles occurrences sans se contenter des recettes déjà éprouvées. Ces approches ont montré leurs limites face à la complexité du monde d’aujourd’hui. Nous devons préparer des mécanismes plus robustes face aux “unknown unknowns” avec une approche d’expérimentation evidence-based et itérative (“Building a culture of experimentation”, Harvard Business Review, Apr-March, 2020).

Pandémie et confinement, une gestion du risque à reconsidérer, un rôle-clé pour les Banques et les Assurances

La gestion économique de ce risque devient impérative et nos outils doivent s’adapter. La Banque et l’Assurance tiennent un rôle de premier plan dans cette démarche.
D’abord, par leurs rôles respectifs dans la société : Banquiers et Assureurs doivent apporter les outils de financement et de protection face au risque, piliers fondamentaux pour la construction d’un avenir économique. D’ailleurs, dans la crise actuelle, la banque est considérée comme une activité nécessaire à la continuité de l’économie par l’Etat et s’implique directement dans l’effort de solidarité nationale (procédures de crédit accélérées, report sans frais de remboursements, facilités de caisse, …).

Ensuite, car la gestion et la maitrise du risque sont au cœur de leur business model. Risque de défaut pour le banquier dans la gestion de ses actifs et impact technique pour l’assureur. Étant donné le caractère systémique d’une grande partie de ces acteurs, toute mauvaise appréciation du risque peut prendre des proportions majeures, comme lors de la crise de 2008. Ces deux industries font également l’objet d’un contrôle scrupuleux des régulateurs (Bâle, Solvency, IFRS..). Elles sont donc contraintes dans leurs marges de manœuvre et le support ne peut se faire à n’importe quel prix. Des banques en Europe ont déjà réclamé l’assouplissement des règles prudentielles pour pouvoir jouer leur rôle dans la crise actuelle et en France le Conseil de Stabilité Financière a autorisé les banques françaises à ramener à zéro leur coussin de fonds propres.

Banquiers et Assureurs font néanmoins face à deux situations différentes à court terme :

  • Comme évoqué précédemment, les banques sont directement sollicitées dans la gestion de la crise. Sans cynisme aucun, cette crise est également l’occasion pour ces dernières de jouer pleinement leur rôle sur un registre différent de celui de 2008. Le soutien économique par le crédit met les banques en première ligne et augmente leur coût du risque. Si ce dernier a significativement diminué depuis la crise de 2008 (0,11% du bilan bancaire en 2018, soit environ 8Mds €) il pourrait de nouveau augmenter, pesant sur la rentabilité. Les banques sont donc sur une ligne de crête entre solidarité et sauvegarde du modèle économique. Les premières estimations en Chine affichent un potentiel doublement des « bad loans » à 1500 Mds de $, soit une augmentation de 750 Mds à comparer aux 300 Mds € de garantie proposée par l’Etat en France.
  • Les assureurs sont dans une situation plus nuancée. L’aléa épidémique et le confinement qu’il engendre sont généralement exclus des couvertures, notamment autour des pertes d’exploitation. Certaines garanties cependant sont directement impactées par la crise, dans un sens ou dans l’autre : augmentation des sinistres Décès mais diminution en Automobile pendant le confinement par exemple. Au regard de la société, la position des assureurs est délicate et les attentes d’une contribution à l’effort de solidarité nationale se font pressantes. Les assureurs ont très tôt annoncé des mesures de soutien (maintien des garanties en cas de difficultés de paiement, suspension des contentieux, contribution de 200M€ au fonds de solidarité…), un acteur a même remboursé une part des primes automobiles suite à la baisse de la sinistralité.
  • Enfin, assureurs comme banquiers font face à un enjeu d’efficacité opérationnelle pour gérer l’augmentation des flux avec des équipes parfois réduites.

Comment intégrer ce nouveau risque ?

Les assureurs ne peuvent durablement exclure le risque épidémique et ses conséquences, en particulier le confinement. Ce serait faillir à leur mission de protection et la nécessaire contribution à l’avenir de notre économie. A l’instar du risque de catastrophe naturelle, réglementé en solidarité avec l’Etat (1) , ou des garanties attentat via un fond dédié (2), le risque de confinement pourrait également faire l’objet d’une discussion tripartite Société Civile, Etat et Assureurs afin de définir les fondamentaux d’une couverture. Les assureurs ont à ce titre pris l’engagement de lancer une réflexion avec l’Etat sur ce modèle d’avenir.
Dans les négociations futures, la capacité à établir de façon proactive et objective les enjeux financiers sera déterminante.

Deux priorités apparaissent donc :

  • La capacité à adapter les modèles actuariels sur les risques couverts. Ces impacts techniques sont généralement absorbés par les modèles, en particulier le cas de la surmortalité pris en compte par Solvency II. En parallèle, certains usages de biens seront réduits, transformant significativement certains résultats techniques, notamment sur l’IARD (60% du marché dommages).
  • La couverture des pertes d’exploitations issues du confinement et donc « sans sinistres ». Si la demande est réelle et fortement relayée, les modèles actuariels ne permettraient de prendre en compte ce risque que sur des périmètres « limités et non systémiques (3) ». Or l’aspect systémique est la caractéristique propre de l’impact d’une épidémie. La polémique autour des « pandemic bonds » de la Banque Mondiale reflète bien l’extrême complexité des modèles à mettre en œuvre pour couvrir ces risques et met en doute leur accessibilité tarifaire. L’utilisation en masse de l’IA présente une nouvelle piste mais se heurte aujourd’hui à l’absence de données d’historiques. La marche reste cependant haute et nécessitera un appui de l’Etat dans la mesure où les 50 Mds€ de pertes estimées correspondent à l’ensemble des fonds propres des assureurs dommage français.

Les banquiers devront également introduire le risque de confinement dans leurs modèles de scoring crédit, au risque de voir leurs résultats considérablement augmenter, avec les répercussions sur le coût et l’impact sur l’économie réelle. Là aussi, des discussions se tiendront sûrement avec les régulateurs et les Assureurs du fait de l’interdépendance des risques.

L’utilisation intelligente de la data est déterminante pour affiner les modèles de scoring avec la sensibilité d’une industrie ou d’un individu au risque de confinement. Dans cette analyse, la capacité à apporter de la nuance (de l’intelligence) sera clé. Secteur d’activité, capacité à travailler à distance, situation de trésorerie, … sont autant de critères à croiser afin de qualifier ce nouvel aléa et l’intégrer au risque de crédit. A l’instar des modèles d’analyse de dossier KYC, l’application d’un moteur d’intelligence artificielle est un accélérateur fondamental. Il s’agira par conséquent de croiser :

  • Des données clients existantes
  • Des données publiques sur la situation globale par secteur et type d’activité
  • D’éventuelles données client additionnelles

Cette analyse quantitative devra être confrontée à la réalité politique puis partagée avec la société civile et l’Etat. Se baser uniquement sur l’analyse statistique c’est risquer de ne financer que des pharmacies et plus aucun restaurant.
Tant pour les banquiers que les assureurs, les travaux de modélisations data et le développement d’algorithmes d’IA seront à présent des facteurs clés d’une relance efficace.

L’IA également au service des flux, la lutte contre la fraude et les vulnérabilités

Les back-offices feront face aux flux des documents à traiter grâce à des outils de OCR (traitement d’images) et NLP (traitement de texte) maintenant robustes et versatiles. Ces approches demandent moins de données pour l’entrainement des algorithmes, bénéficiant de la technique de transfer learning qui a fait ces preuves ces dernières années (The Economist, Artificial Intelligence, 13th May 2017).

Ces traitements automatiques de documents peuvent être enrichis d’outils de détection de fraude “apprenants” ne nécessitant pas la mise en place de séries de règles. Ils sont basés sur des approches de détections d’anomalies utilisées par exemple dans le filtrage de spams, complétées de méta-algorithmes d’explicabilité filtrant les faux positifs (European Banking Authority Report on Big Data and Advanced Analytics Jan 2020).

Par ailleurs, les banques qui auront su appliquer rapidement des algorithmes et les entraîner sur les données de la crise actuelle, développeront un avantage comparatif en termes de service, de maitrise du risque de crédit et un temps d’avance dans les discussions qui s’engageront sur l’avenir.

Pour les assureurs, l’utilisation de ces nouvelles données devra optimiser les modèles actuariels dans le cadre de la création de produits adaptés à la nouvelle cartographie de risques qui se présente à eux.

Les deux industries devront également être des acteurs majeurs pour faire face aux membres les plus vulnérables de notre société. L’IA ouvre des perspectives réelles pour les anticiper et y remédier.

 

(1)Catastrophes naturelles : prise en charge dans les contrats dommages auto et habitation selon un pourcentage standardisé de la prime dommage et avec réassurance spécifique par l’état
(2)Attentats : indemnisation par le FGTI (Fonds de Garantie des victimes des actes de Terrorisme et d’autres Infractions), alimenté par un montant forfaitaire sur chaque contrat d’assurance des biens
(3) Hervé Marzal, directeur de Gras Savoye Risk Consulting – L’Argus de l’Assurance.

 


Co-auteurs

Julien Assouline

Directeur du secteur Services Financiers

Capgemini Invent

 

Moez Draief

Vice President – Global Chief Data Scientist

Capgemini Invent

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