L’énergie et la géopolitique sont étroitement liées

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Cette tendance à la dé-mondialisation a été amplifiée par la crise de la COVID-19.

La mondialisation de l’économie entamée au début du 21ème siècle a profité à l’économie chinoise qui a connu une croissance économique à deux chiffres, propulsant la Chine au deuxième rang mondial et talonnant les États-Unis.

Ces dernières années, dans plusieurs pays dont la Chine, la Russie et les États-Unis, des politiques nationalistes caractérisées par le désir de rétablir la souveraineté sur certains approvisionnements ou technologies ont refait surface, créant de nombreuses tensions commerciales.

Cette tendance à la dé-mondialisation a été amplifiée par la crise de la COVID-19.

Depuis le début de la production pétrolière, l’énergie et la géopolitique sont liées. La concentration des ressources pétrolières et l’attitude du cartel de l’OPEP ont liés les prix du pétrole aux événements politiques du Moyen-Orient. Ainsi, le premier choc pétrolier est lié à l’embargo décrété par l’OPEP en 1973 pendant la guerre du Kippour. Il est intéressant de noter que l’augmentation du prix du pétrole a déclenché le développement d’autres sources d’énergie avec l’exploitation du pétrole de la mer du Nord et le lancement de programmes d’électricité nucléaire en France et au Japon.

L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a entraîné des sanctions de la part de l’Europe et des États-Unis. Plus récemment, les tensions au Moyen-Orient se sont accrues en raison du rôle agressif de l’Iran qui exacerbe la lutte entre sunnites et chiites.

Du côté de l’énergie, deux changements majeurs ont des impacts géopolitiques. Il s’agit du développement du gaz et du pétrole de schiste américains et de la transition énergétique, portée par la volonté de limiter les émissions de gaz à effet de serre et le réchauffement climatique. Depuis 2018, la production compétitive de pétrole et de gaz de schiste aux États-Unis a permis au pays de devenir le premier producteur mondial de pétrole et d’exporter du gaz. Cette indépendance pétrolière a influencé la politique des États-Unis au Moyen-Orient et à l’égard de certains pays. Ainsi, les États-Unis se sont retirés de l’accord nucléaire avec l’Iran en 2019 et ont imposé des sanctions à des pays producteurs de pétrole comme le Venezuela et l’Iran. Par ailleurs, les prix du pétrole se sont détachés des événements du Moyen-Orient. Par exemple, les attaques de septembre 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes n’ont eu aucun effet sur les prix, sauf dans les jours qui ont suivi l’attaque.

La crise du COVID-19 et la baisse des prix du pétrole, tombés à des niveaux négatifs en avril 2020, ont érodé la rentabilité de l’exploitation du pétrole de schiste américain et l’un des pionniers du secteur, Cheasapeake, a déposé le bilan en juin 2020. La baisse de la production pétrolière américaine, rentable en moyenne autour de 50 dollars le baril, pourrait à nouveau changer la donne au Moyen-Orient.

En Europe, l’épuisement des gisements gaziers exploités en mer du Nord et la fermeture progressive du champ de Groningue aux Pays-Bas vont entraîner une augmentation des importations de gaz et pousser l’Europe à plus de dépendance vis-à-vis de la Russie en particulier. Les États-Unis, qui veulent limiter l’influence russe en Europe d’une part et vendre leur gaz de schiste d’autre part, s’opposent à la fin de la construction du gazoduc Nord Stream 2 qui devait transporter le gaz de la Russie vers l’Allemagne sans passer par l’Ukraine. L’empoisonnement du dissident russe Alexeï Navalny en août 2020 pourrait forcer l’Allemagne à se dissocier de ce projet qu’elle a soutenu jusqu’à présent, jetant le doute sur sa date d’achèvement.

Pour être moins dépendante de l’Europe, la Russie s’est tournée vers la Chine et le gazoduc « Power of Siberia » a été inauguré en décembre 2019, permettant l’exportation de gaz russe vers la Chine. Les découvertes de gaz en Méditerranée ont accentué les tensions entre la Grèce et la Turquie, illustrant une fois de plus le lien entre géopolitique et énergie.

Suite à l’accord de Paris sur le climat de 2015, de nombreux pays ont adopté des lois sur la transition énergétique vers les énergies à faible émission de carbone. Les plans de relance nationaux et européens engagés à la suite de la crise de la COVID-19 accentuent ce mouvement qui est également largement approuvé par les entreprises privées.

Pour accroître la part des énergies renouvelables dans le mix électrique, ces pays ont adopté des systèmes de soutien à l’énergie éolienne et solaire, tels que les tarifs de rachat et les incitations fiscales qui sont finalement payés par les consommateurs et les contribuables. Plus récemment, la baisse spectaculaire des coûts de ces énergies (-18 % par an pour l’électricité photovoltaïque) associée à celle des batteries leur a permis de croître de manière impressionnante. Ainsi, en Europe, au premier semestre 2020, la production d’électricité d’origine renouvelable était supérieure à celle d’origine fossile. Paradoxalement, l’énergie solaire, nationale par nature puisque son « carburant » est le soleil, est fortement dépendante de la Chine qui fournit les panneaux solaires. Malheureusement, les subventions massives des pays européens en faveur du développement solaire, au lieu de créer une industrie européenne, auront favorisé ces importations à bas prix conduisant à la faillite de plusieurs fabricants d’équipements européens. L’Europe, qui vise à réduire les prix à court terme, n’a pas imposé de droits de douane sur les panneaux solaires, contrairement aux États-Unis qui ont par conséquent réussi à rapatrier certaines productions. Les batteries électriques, complément essentiel aux énergies renouvelables intermittentes, sont majoritairement fabriquées en Asie.

L’Europe tente de réagir : Les plans de relance français et allemands subventionnent les véhicules électriques et les deux pays ont lancé en 2020 un projet commun appelé « Batterie Airbus » pour construire des usines dans leurs pays respectifs. Certaines réalisations telles que l’accord PSA-Total (Saft) sont en train d’émerger. L’Europe cherche à ne pas perdre son avance relative dans la fabrication de l’hydrogène, un domaine dans lequel elle compte deux leaders Air Liquide et Linde. Des subventions massives pour l’hydrogène « vert » sont prévues dans les plans de relance européens, français et allemands. Il convient toutefois de noter qu’en 2019, la Chine a lancé un programme hydrogène exhaustif.

La transition énergétique est basée sur des équipements qui contiennent des terres rares et des métaux rares. Ceux-ci, tels que le lithium, le cobalt ou le graphène qui sont tous utilisés dans les batteries, sont soit extraits soit raffinés en Chine. L’Occident produisait certains de ces minéraux, mais pour des raisons environnementales, il a laissé cette activité aller en Chine. À la suite des États-Unis, l’Europe lance aujourd’hui un plan stratégique pour rapatrier une partie de cette production et assurer sa souveraineté. Enfin, les tensions entre la Chine et la Grande-Bretagne concernant Hong Kong et l’interdiction des produits Huawei auront probablement un impact négatif sur la participation de CGN à la construction de réacteurs nucléaires en Angleterre.

Avec le développement des énergies renouvelables, les tensions géopolitiques liées à l’énergie auraient dû diminuer dans la mesure où leur carburant (soleil et vent) est universellement partagé. Ce n’est pas le cas puisque la technologie et la puissance manufacturière de la Chine menacent la souveraineté des pays développés. Cela montre qu’au-delà de l’approvisionnement en pétrole et en gaz, la pensée stratégique et la technologie deviennent les nouveaux carburants pour l’avenir.

En conclusion, l’histoire a montré que l’énergie et les relations internationales étaient étroitement liées, ce qui peut s’expliquer par le rôle vital de l’énergie dans le bien-être humain et dans l’économie.

Le point de vue de notre expert :

Colette Lewiner, Senior Energy Advisor to Capgemini Chairman

Pour consulter l’intégralité des conclusions de l’édition 2020 de l’Observatoire mondial des marchés de l’énergie, téléchargez le rapport dès aujourd’hui.

Article Geopolitics

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