La responsabilité éducative des entreprises

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Dans quelle mesure l’éducation peut-elle relever de la responsabilité des entreprises ?

Par Meryl Merran, Alumni Capgemini et Doctorante sur le sujet, Alice Bouteloup, Managing Consultant Education & Inclusion Numérique, Jean-Baptiste Perrin, Vice-Président en charge d’Invent for Society et la communauté Education de Capgemini Invent

Si les modalités par lesquelles les entreprises ont saisi leur responsabilité vis-à-vis de la société ont été disparates (notamment selon leurs tailles, secteurs d’activité et convictions), l’enjeu d’inscrire les projets d’entreprises dans des démarches responsables est désormais lisible. Mais force est de constater la place très restreinte accordée aux actions en faveur de l’éducation et de la formation au sein des programmes de RSE. Aujourd’hui, les réflexions sur les problématiques liées à l’éducation sont majoritairement considérées comme relevant exclusivement du système éducatif, avec pour corollaire une faible implication d’un acteur pourtant décisif pour la suite : l’entreprise.

Dans un rapport intitulé « Manifeste pour la responsabilité éducative des entreprises – Idées & actions pour mieux impliquer les entreprises comme acteurs de l’éducation » publié en juin 2018 par le think tank Vers le Haut, les entreprises sont appelées à s’engager en faveur de l’éducation en collaborant avec les acteurs du monde éducatif. L’élargissement récent de l’objet social vers des actions au service de l’intérêt collectif (loi Pacte) peut être une occasion pour les entreprises de prendre les devants en matière d’éducation en plus des autres dimensions de responsabilité sociale et sociétale. Plusieurs opportunités d’investissement s’offrent aux entreprises qui pourront ainsi mobiliser leurs salariés dans ces projets, vecteur d’engagement et d’amélioration de leur marque employeur.

Pourquoi les entreprises sont-elles amenées à se positionner sur ce sujet ?

L’accès à l’éducation, à la formation et à l’emploi représente indéniablement un enjeu clé pour la société. En 2019, en France, environ 1,5 million de jeunes âgés de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET) (1) .

A travers le Programme de développement durable à horizon 2030, l’ONU appelle explicitement les entreprises à faire preuve de créativité et d’innovation pour relever les défis associés à l’éducation et à la formation. L’Objectif de Développement Durable (ODD) numéro 4 vise en effet à « assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie » et l’ODD 8 vise à « promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous ».

Les entreprises ont toute légitimité à être actrices de ce changement. En s’inscrivant dans une stratégie de développement durable, elles répondent aux attentes des différentes parties prenantes : salariés, clients, étudiants, personnes éloignées de l’emploi, etc. D’après un sondage Elabe pour l’Institut de l’Entreprise en janvier 2018 (2), parmi les cinq actions que les Français souhaitent que les entreprises mettent en œuvre en priorité pour améliorer les choses dans la société, deux concernent directement l’éducation/la formation : « Former les salariés aux compétences de demain » et « Favoriser l’insertion des jeunes dans l’entreprise ».

Pour être efficace et incarnée, cette stratégie doit être cohérente avec les convictions et les activités de l’entreprise. Si certaines d’entre elles ont vocation à rendre la technologie et l’innovation au service de l’éducation/formation à l’enseignement supérieur sont naturellement amenées à se positionner sur le sujet de la responsabilité éducative des entreprises, nombreuses sont celles qui ont également un rôle à jouer pour mettre à disposition leurs compétences et contrer les effets indirects de leur activité sur ce système éducatif. En effet, les entreprises actrices de la transformation digitale, par exemple, sont certes vecteurs de progrès, mais leur activité accélère l’évolution des besoins sur le marché du travail, ce qui engendre une obsolescence rapide des compétences, rendant ce faisant caduques certaines formations. Les entreprises peuvent alors considérer leur rôle dans l’acquisition de ces compétences attendues, dans l’élaboration et la mise à disposition de nouvelles offres de formation adaptées (et c’est ce que Capgemini a voulu faire en proposant des formations intensives en informatique au sein de ses Digital Academies pour les publics éloignés du marché du travail (NEETs, migrants) avec plus de 4 500 étudiants dans le monde en 2020 offrant à plus de la moitié des diplômés un premier poste.

Comment les entreprises peuvent-elles affecter leurs ressources en faveur de l’éducation ?

En intervenant auprès des jeunes dès le primaire et jusqu’au lycée, les entreprises peuvent jouer un rôle clé dans le développement de leur curiosité et des connaissances, mais aussi dans la lutte contre les inégalités sociales, territoriales et de genre, en ciblant notamment les quartiers prioritaires. Les salariés peuvent intervenir dans des écoles pour présenter leur métier ou les enjeux liés à leur domaine d’expertise de façon ludique, en luttant contre les stéréotypes et en soulignant le lien avec les sujets étudiés en classe. Ils contribueront ainsi à sensibiliser les jeunes sur l’ouverture du champ des possibles vis-à-vis de leurs orientations. La réserve citoyenne de l’éducation nationale ou des associations comme Article 1 ou Innov’Avenir offrent dans cette optique une opportunité sur laquelle l’entreprise peut s’appuyer.

Les entreprises peuvent également agir auprès des jeunes et des étudiants afin de les aider à préparer leur entrée dans le monde du travail grâce à trois principaux leviers :

  1. Elles peuvent contribuer directement à leur formation via d’une part, l’animation de cours, l’accompagnement pour travailler sur des cas pratiques, l’organisation de concours d’innovation, et d’autre part le financement de formations.
  2. Elles peuvent accompagner les étudiants de façon plus personnalisée dans leur orientation et la préparation à des entretiens grâce au mentorat.
  3. Elles peuvent conduire des politiques de recrutement volontaristes, en multipliant les offres de stage et d’apprentissage.

Ainsi, les entreprises ont non seulement un rôle à jouer en tant qu’employeur sur le marché du travail mais également en tant que formateur, en s’appuyant sur des partenariats avec des associations et des établissements d’enseignement supérieur (cf. Tous en Stage, Journées Nationales des Jeunes (JNDJ) pour l’accueil de stagiaires de 3e de QPV, avec des associations comme Meet my Mentor ou My Job Glasses, ou encore l’incubateur de Politiques Publiques de Sciences Po pour mettre en pratique les apprentissages théoriques en travaillant sur un défi de politique publique réel proposé par une organisation partenaire).

Dans quelle mesure les engagements en faveur de l’éducation constituent-ils un investissement pour l’entreprise ?

Les investissements éducatifs, comme tous les investissements, peuvent être évalués en termes de taux de rendement. On distingue généralement trois manières de définir les rendements de l’éducation :

  • la rentabilité de l’éducation pour les individus/familles (rendement privé),
  • la rentabilité pour la collectivité dans son ensemble (rendement social),
  • l’augmentation brute de la productivité du travail (rendement économique).

Lorsqu’une entreprise s’engage en faveur de l’éducation, elle contribue non seulement à augmenter la rentabilité collective de l’éducation mais également la sienne.

En affirmant ses convictions par ses actions, l’entreprise saisit l’opportunité de se différencier et de répondre à une démarche de recherche de sens, très présente notamment chez les jeunes collaborateurs.
Par ailleurs, ces actions contribuent à développer et valoriser les connaissances et compétences des employés mobilisés : grâce à leurs engagements auprès des bénéficiaires, les collaborateurs développent leur capacité d’adaptation, leur aisance dans la prise de parole, le sens de la pédagogie et la confiance en soi.

Les actions en faveur de l’éducation/formation conduites dans le cadre d’une stratégie RSE constituent ainsi un vecteur d’engagement fort pour les collaborateurs, renforcent la marque employeur et l’attractivité de l’entreprise auprès des talents sur le marché du travail. Favoriser les interactions entre les entreprises et les jeunes permet également de développer la confiance des jeunes envers l’entreprise et inversement.

En participant à la formation, l’entreprise rencontre d’ailleurs un vivier de talents qu’elle pourra embaucher, sécurise l’adéquation entre ses besoins et les compétences des profils recrutés, et limitent ses coûts de recrutement.
Enfin, ces actions peuvent être menées dans une démarche partenariale avec l’écosystème associatif, scolaire, universitaire et économique local, et permettent à l’entreprise d’ouvrir et renforcer son réseau.

Pour garantir le déploiement et le succès de cette stratégie, les entreprises devront s’assurer des prérequis suivants :

  1. Assurer l’embarquement des équipes de directions et des Ressources Humaines pour incarner et décliner opérationnellement cette responsabilité éducative ;
  2. Mobiliser les employés qui sont les acteurs clés des interventions auprès des publics cibles ;
  3. Travailler en partenariat avec les acteurs du système éducatif et ceux agissant directement auprès des bénéficiaires cibles.

 

(1) https://www.insee.fr/fr/statistiques/5346969
(2) Sondage Elabe « A quoi servent les entreprises ? » pour l’Institut de l’Entreprise, janvier 2018.

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