Les mots du jour d’après : Food Safety, inventer les modèles agricoles de demain

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Dans une tribune parue début mai, 7 grandes organisations agricoles ont appelé à « rebâtir notre souveraineté alimentaire »[1] faisant écho à « l’indépendance agricole » souhaitée par le Président de la République dans son allocution du 12 avril dernier, en pleine crise sanitaire.

Si depuis quelques décennies et en dépit des nombreuses crises agricoles, pour une majorité de la population la question de l’alimentation n’apparaissait plus comme une priorité, la crise du Covid-19 a rappelé l’importance des circuits d’approvisionnements.

Bruyamment, la crise du Covid-19 a mis en exergue les fragilités structurelles et les dépendances rencontrées par les filières agricoles et les 450 000 femmes et hommes[2] qui se consacrent aux activités de la terre, mais a aussi sensibilisé les Français à la défense de « leur » agriculture.[3]

Nous avons la conviction que la crise sanitaire et l’incertitude qui va lui succéder constituent une occasion unique pour repenser le modèle des filières agricoles françaises et la place des agriculteurs.

La crise du Covid-19 a mis en lumière les difficultés rencontrés de longue date par les agriculteurs et aux fragilités conjoncturelles liées à la crise sanitaire s’ajoutent des fragilités structurelles longtemps ignorées.

Le monde agricole fait aujourd’hui face à des transitions profondes et globales : écologique tout d’abord avec la lutte contre le changement climatique et les aléas naturels ; démographique ensuite avec une population mondiale en croissance constante qui implique de pouvoir produire pour tous avec des modes de productions plus durables, alimentaire enfin, avec de nouvelles habitudes alimentaires et exigences des consommateurs, résumées dans le « manger moins et mieux ».

A ces nouveaux enjeux, s’ajoutent d’anciennes difficultés et fragilités. Ces dernières décennies le monde agricole a été touché par de nombreuses crises comme celle de 2015-2016 qui a touché tous les secteurs du lait ou de l’élevage… Le manque de compétitivité de l’agriculture française est souvent pointé du doigt face à une compétition internationale marquée notamment par la fringale asiatique et la concurrence des entreprises du nord de l’Europe, de même que la guerre des prix menée par la grande distribution à l’encontre des coopératives agricoles et de l’industrie agro-alimentaire qui aggrave les difficultés du secteur. Ces évolutions se matérialisent d’une part, par une faible rentabilité des exploitations agricoles qui pour beaucoup dépendent des subventions, d’autre part, par des exploitations sous-dimensionnées et sous-capitalisées qui empêchent l’investissement nécessaire pour la mise en place des normes sanitaires et enfin, par un partage de la valeur ajoutée trop inégal entre les maillons de la chaîne de valeur.

Cette situation est à mettre en lien avec les défis démographiques de la profession. Les nombreux cris d’alarmes des producteurs n’ont pas empêché la disparition de la moitié des exploitations en France en 15 ans. Sur les dix prochaines années, près de la moitié des agriculteurs partiront à la retraite. Cette évolution est renforcée par l’agrobashing et le sentiment de rejet et d’isolement ressenti par les agriculteurs. La dépendance à la main d’œuvre étrangère est également très forte, 400 000 saisonniers venus de l’étranger sont nécessaires chaque année pour récolter les fruits et légumes.

Enfin, le système décrit souffre d’une absence de régulation et d’une grande complexité au niveau local, national et européen. Ces différents éléments questionnent l’autonomie alimentaire du pays et la pérennité du système agricole.

La crise sanitaire a mis en évidence les fragilités structurelles du système. Elle a également accéléré le changement de paradigme en démontrant la résilience des acteurs et en faisant naître des réponses opérationnelles aux enjeux d’aujourd’hui et de demain.

Des solutions ont été trouvées en urgence. A ce titre, la crise sanitaire apparait comme un accélérateur des mutations des chaines d’approvisionnement (accélération de la vente directe et des circuits courts), qui ont facilité l’écoulement des stocks de la production agricole française dans les grandes et moyennes surfaces.

Par ailleurs, alors que les relations entre distributeurs et coopératives ont longtemps été marquées par des mésententes sur les prix, pendant la crise, les premiers ont privilégié l’écoulement des stocks de production française et locale. Dans la trajectoire de la loi Egalim, qui vise à améliorer la rémunération des producteurs, la crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur des bonnes pratiques, avec le développement d’une relation partenariale.

A l’agrobashing s’est substitué un « manger français » pour soutenir les producteurs nationaux face à la fermeture des restaurants et cantines les empêchant d’écouler leurs stocks. La crise a donc accéléré la prise en compte d’une attente profonde et croissante – déjà engagée depuis quelques années – d’une alimentation de meilleure qualité. Manger français redevient porteur comme l’a souligné le 13 mai 2020 le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume qui appelait à un « patriotisme alimentaire et agricole ».

Enfin, en l’absence des 400.000 saisonniers étrangers pour récolter les fruits et légumes, plus de 300.000 Français se sont portés volontaires sur la plateforme « des bras pour ton assiette » pour aider les agriculteurs dans les champs. Bien que ces candidatures se soient soldées par seulement 15.000 missions contractualisées, la crise montre la possibilité d’une main d’œuvre de proximité à condition que celle-ci soit formée.

Fort de nos expériences dans l’accompagnement de l’État et des décideurs publics et privés, nous identifions 5 axes de progression pour construire un système pérenne : fédérer, coordonner, moderniser, durabiliser et valoriser.

L’Etat et ses relais pourraient accompagner le développement d’une filière locale compétitive et contribuer à la fédération des acteurs les plus performants pour créer des champions par filière en capacité de rayonner à l’international et de gagner des parts de marché, dans le respect des accords de libre-échange internationaux. A l’inverse, la tentation d’une auto-suffisance alimentaire et du repli sur soi ne tiendrait en effet pas longtemps face aux besoins impérieux d’exportations de certaines filières[4].

Le système agricole peut également être doté d’une plus grande coordination du point de vue de son financement afin d’assurer l’avenir des coopératives, des family business et des PME d’une part et de limiter les prises de participation de fonds d’investissements exigeants en termes de profitabilité mais aussi en termes d’horizon de leurs investissements, d’autre part.

L’agriculture de demain sera résolument modernisée grâce à un financement et à une diffusion plus grande des innovations notamment du point de vue de la digitalisation, de l’automatisation et de la robotisation qui ouvrent des nouveaux terrains de transformation.

Le rapport annuel de 2020 de la Cour des comptes a identifié plus de 300 jeux de données inutilisés, qui pourraient devenir des outils au service des politiques. D’ailleurs Etatab s’est saisi de ce sujet avec le développement de la solution CartoBio[5], un outil numérique de suivi des parcelles cultivées en agriculture biologique.

D’autres cas d’usages illustrent cette tendance de fond. Rica Granja, industriel dans l’agroalimentaire portugais s’est engagé dans un ambitieux projet autour de l’Intelligence Artificielle et l’apprentissage automatique pour contrôler et classer les œufs en fonction de leur qualité : 1,8 million d’œufs sont ainsi revalorisés chaque année[6]. Le secteur de l’agritech est aujourd’hui en plein essor et de nombreuses start-ups proposent des outils d’aide à la décision pour faciliter le quotidien des agriculteurs et acteurs du secteur, c’est par exemple le cas de Greenback, la première agence de notation des terres cultivées.[7]

Ces innovations devraient aussi faciliter une transition vers une agriculture plus durable à travers la réduction massive de l’usage de produits chimiques et la mise en œuvre de nouvelles techniques de production permettant de préserver les sols et la biodiversité. John Deere, fabriquant de matériels agricoles, a présenté un tracteur « augmenté » au CES 2020, qui permettrait d’utiliser 80% de produits phytosanitaires en moins à surface équivalente, grâce à de nombreuses caméras embarquées couplées à de l’IA. Parallèlement, les chambres d’agricultures régionales développent l’accompagnement à la mise en place de pratiques inspirées de l’agronomie.

Enfin, il s’agit également de mieux valoriser et protéger les travailleurs de la filière agricole, et en premier lieu l’agriculteur, pilier du système, qui doit retrouver du sens dans son engagement et des marges de manœuvre pour se développer à titre personnel et professionnel : réforme du statut des travailleurs saisonniers, meilleur équilibre dans la répartition de la valeur au profit des exploitants, lisibilité, traçabilité et transparence sur les produits.

Nous avons la conviction que la crise du Covid-19 peut être le déclencheur d’une réflexion profonde sur la structuration des filières et les modèles agricoles à inventer, réflexion à laquelle les équipes Capgemini Invent souhaitent s’intégrer pleinement.

Fédérer, coordonner, moderniser, durabiliser et valoriser sont les cinq axes sur lesquels pourraient s’appuyer la transformation des modèles agricoles. Les décideurs publics et privés sont les acteurs qui inventeront les modèles de demain et permettront in fine de renforcer la sécurité alimentaire, en suivant cet aphorisme de Richelieu, particulièrement à-propos durant la crise sanitaire : « on ne doit pas tout craindre, mais on doit tout préparer ».

Ce point de vue a été rédigé avec l’aide précieuse d’une équipe de Consultants spécialisée sur l’agriculture (Marion Cagnard, Nour Chamseddine, Nicolas Pellan Armano, Emeric Colliot, Maxime Gouin, Basile Chevalet).

[1] https://www.lopinion.fr/edition/economie/rebatir-notre-souverainete-alimentaire-l-appel-sept-grandes-216991

[2] https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/le-nombre-d-agriculteurs-continue-de-baisser-en-france-6200688

[3] Sondage réalisé le 14 avril | dans ce dernier, 93 % des répondants ont estimé que l’autonomie agricole devait être « la première priorité politique d’après-crise »

[4] Spiritueux, céréales, filière laitière

[5] https://cartobio.org/#/

[6] https://www.capgemini.com/fr-fr/wp-content/uploads/sites/2/2020/05/2020-05-08_SeeMax-ST03.pdf

[7] Outil de mesure d’impact des pratiques agricoles sur la santé écologique des sols.

 

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