Digitalisation dans l’énergie : l’Afrique aussi, l’Afrique surtout

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Il n’y a plus besoin de démontrer que le niveau de vie des populations est directement lié à une énergie abondante et accessible à coûts raisonnables. Les enjeux en matière d’énergie en Afrique sont en grande partie liés à l’électrification destinée à pourvoir des usages vitaux dans un contexte de financement problématique. L’aspect le plus […]

Il n’y a plus besoin de démontrer que le niveau de vie des populations est directement lié à une énergie abondante et accessible à coûts raisonnables. Les enjeux en matière d’énergie en Afrique sont en grande partie liés à l’électrification destinée à pourvoir des usages vitaux dans un contexte de financement problématique. L’aspect le plus intéressant est que dans ce contexte d’urgence, l’innovation digitale sous toutes sortes de dimensions, même la plus modeste, est systématiquement mise en œuvre par pragmatisme et par souci d’économie au point de faire du continent africain la « nouvelle frontière technologique » des modèles énergétiques.

L’Afrique est un continent avec des besoins et des priorités énergétiques spécifiques

Sans prétendre à une unicité des situations sur les cinquante-cinq états d’Afrique, cinq problématiques principales surgissent de la réflexion sur les besoins énergétique des pays africains :

  • Des infrastructures qui, lorsqu’elles sont existantes, doivent parfois traverser des zones peu accessibles – pour des raisons géographiques ou géopolitiques – pour atteindre l’ensemble des populations. Apparaissent ainsi des problèmes de capacité de maintenance, de sécurité de l’approvisionnement, de gestion de la fraude, de gestion des conditions météorologiques et de prise en compte des spécificités du territoire (densité des végétaux ou zones désertiques, distance, ressources hydrauliques, …) ;
  • Des horizons de temps difficilement conciliables entre les besoins d’approvisionnement immédiats des populations et des plans d’investissement nécessairement à long terme ;
  • La prise de conscience et le vécu direct (pollution des zones urbaines, précipitations erratiques, déforestation et dégradation des sols, …) des impacts anthropiques sur l’environnement par les sociétés civiles pèse aujourd’hui au niveau local, national et global sur les décisions d’investissement des politiques économiques et énergétiques ;
  • Des attentes de la part des populations d’accroissement de leur niveau de vie, directement lié à une énergie abondante et accessible à coûts raisonnables, et donc à l’électrification y compris en zones rurales peu denses ;
  • Une démographie jeune (+ de 50% de la population du continent est âgée de moins de 20 ans), à fort taux de croissance (2,4 milliards en 2050, 4 milliards en 2100), représentant autant de consommateurs et citoyens à électrifier.

Face à ces problématiques, les priorités des Etats et de leurs Utilities portent principalement sur le développement et la sécurisation des infrastructures. Il s’agit donc de :

  • Motiver l’investissement sur les actifs et infrastructures énergétiques, en sécurisant la rentabilité des actifs correspondants ;
  • Faciliter le développement des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydro-électricité quand un potentiel existe) ;
  • Sécuriser la qualité et la continuité de fourniture (absence de coupures, limitation des extorsions de tension) et la sécurité d’approvisionnement ;
  • Gérer les pertes techniques et non techniques en les contenant en dessous de seuils acceptables…

Au XXIè siècle, le futur de l’innovation digitale se jouera en partie sur le continent Africain

Il n’est plus besoin de montrer que l’Afrique est la « nouvelle frontière technologique ». Sur un grand nombre de secteurs (télécommunications, énergie, finance, assurance, agriculture, santé, logistique, etc.), les défis liés aux infrastructures (cités ci-dessus) ont poussé des innovateurs à s’affranchir des modèles existants sur les marchés occidentaux pour inventer directement le modèle d’affaires et de services du futur.

À titre d’exemple, si le paiement par téléphone mobile nous semble une révolution – l’application la plus utilisée en France compte en 2017 1,4 millions d’abonnés après un lancement 2013 et est présente sur 6 pays européens – sachez que c’est en 2007 que l’application pionnière M-Pesa est lancée au Kenya par un opérateur local, avec 30 millions d’utilisateurs actifs en 2016[1] et une dizaine de pays couverts par le service.

C’est ainsi que des investisseurs à la pointe de la technologie misent sur les hubs technologiques africains pour anticiper les modèles d’affaires et mieux comprendre les disruptions auxquelles feront face l’ensemble de leurs marchés.

Pour seul exemple parmi d’autres, Google a ouvert en 2018 son « tech lab » sur l’Intelligence Artificielle au Ghana, qui rassemblera à temps plein des experts en Machine Learning et développeurs en lien avec des universités et start-ups nigérianes, ghanéennes, kenyanes ou sudafricaines.

Et c’est à l’Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS) à Kigali (Rwanda) que Google et Facebook ont lancé en octobre 2018 un Master en Intelligence Artificielle, pour une promotion de 31 étudiants sélectionnés parmi plus de 7000 candidats potentiels.

Des cas d’usage digitaux bien existants dans le secteur de l’énergie en Afrique

Les cas d’usage digitaux ne ressemblent pas, en Afrique, à ceux des pays industrialisés. Ces cas d’usage sont plus spécifiques et nous les avons rassemblés en quatre catégories majeures, sans vocation d’exhaustivité sur un continent aussi grand et divers :

Nombre de ces solutions facilitées par le digital intéressent les utilities historiques des pays industrialisés et ont déjà été imaginées et testées sur le continent africain, au moins à titre expérimental. Les solutions digitales sont intégrées directement dans les plans d’urbanisation lors de la création de villes nouvelles « intelligentes » (voir Sèmè City au Bénin).

L’étude d’un bon nombre de succès, de difficultés de mise en œuvre et d’échecs nous a permis d’imaginer les cas d’usage significatifs cités ci-dessus d’une part et de formuler les recommandations suivantes pour assurer le succès des projets digitaux d’autre part.

Simplicité, robustesse et volonté locale constituent les principaux facteurs clés de succès

Comme pour la plupart des initiatives et « POC » digitaux qui voient le jour, la première des caractéristiques à respecter consiste à rester délibérément en mode projet, si nécessaire pendant un temps long et d’oublier toute velléité de programme digital à grande échelle avant d’avoir éprouvé la robustesse de la solution et son adaptabilité aux demandes locales. Il s’agit de faire simple, robuste et de progresser pas à pas sur la base de technologies de base maîtrisées.

Mode projet signifie aussi ici un investisseur motivé qui a intégré et respecte les contraintes locales, s’inscrit dans les volontés de développement prioritaire des états et collabore avec les acteurs locaux pour le bien des populations. Il s’agit également d’un investisseur qui a sécurisé son financement, vise un retour sur investissement objectif et dans un terme suffisamment court pour éviter, autant que faire se peut, les éventuelles turbulences politiques.

L’accès en local aux compétences digitales est fondamental

En Afrique ou ailleurs, la réussite d’un projet Digital nécessite de réunir des compétences particulières : spécialistes, cloud, data scientists, UX designers, intelligence artificielle, ingénieurs maîtrisant le mode agile, leadership Digital, … pour n’en citer que quelques-unes.

Cette difficulté est présente sur tous les continents et tous les secteurs. En effet, l’enquête que nous avons conduite en 2018, dans une douzaine de pays et pour 800 entreprises, dont 100 Utilities, a révélé que le pourcentage des utilities qui disent disposer des compétences digitales adéquates s’élève à :

  • 35% pour ce qui est des compétences digitales à proprement parler
  • 34% de capacités de leadership digital

Dès lors, que faire ? Les recommandations sont assez simples à énoncer, probablement plus ténues à mettre en œuvre.

  1. Choisir soigneusement les cas d’usage prioritaires et rentables, en limiter drastiquement le nombre pour commencer ;
  2. En tant qu’opérateur, ne lancer des projets Digitaux que si l’on réussit à réunir les compétences et moyens nécessaires à leur succès ;
  3. Aller chercher des compétences complémentaires chez des opérateurs de service internationaux (des startups aux grands offreurs de services technologiques) travaillant ou souhaitant travailler en local sur le continent ;
  4. Veiller à créer et maintenir la compétence en local au gré des projets, dont le concours sera indispensable pour déployer et faire vivre une application digitale sur tout un territoire.

Rappelons enfin que si le continent est encore parfois représenté comme un risque potentiel en termes de climat des affaires, il faut savoir que plusieurs capitales africaines ont été consacrées en 2018 parmi les toutes premières places mondiales dans le classement « Doing Business » de la Banque Mondiale, devant bien des pays occidentaux : le Rwanda, le Ghana, la Zambie, Djibouti…

Soyons optimistes, les exemples de projets aboutis et couronnés de succès existent. Le continent africain, pris dans une situation d’urgence, n’a pas attendu pour valoriser les leviers offerts par le Digital. Les initiatives, bien que conditionnées par la nécessité économique et par les besoins de compétences, sont toujours innovantes et « out of the box ». Elles constituent un réservoir à idées pour étendre les possibilités d’un modèle énergétique décentralisé, autonome, alimenté par des énergies renouvelables et animé par un consommateur-prosumer, qui est aujourd’hui une idée nouvelle dans les pays industrialisés.

Cette publication a été initialement éditée par Enerpresse (N°12315)qui publie une tribune sur un sujet énergétique chaque premier jeudi du mois. Ce point de vue a été co-écrit par Philippe Vié, Directeur du secteur Energie-Utilities, Alexandra Bonanni, Head of Energy Strategy Lab, et Madeleine Alliez Senior Consultant de Capgemini Invent.

[1] https://www.vodafone.com/content/index/what/m-pesa.html#

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