Arthur Arrighi de Casanova (manager), Justine Roure (manager) et Diane Husni (consultante) – Capgemini Consulting

Crowdfunding, financement participatif, plateforme de financement, autant de mots en vogue pour définir un concept fondé dans les années 2000. Il s’agit du principe d’une mise en relation, entre un porteur de projet et un certain nombre d’investisseurs pouvant investir le montant de leur choix, par le biais d’une plateforme internet.

Les premières initiatives de finance participative concernaient le secteur artistique, le financement de film ou de musique. Aujourd’hui, les secteurs majoritairement financés sont le commerce et l’entreprenariat (environ 7 milliards de dollars, qui représente 40 % du volume total de financement participatif) et les projets sociétaux à hauteur de 3 milliards de dollars (AFD), parmi lesquels les projets énergétiques.

Le crowdfunding, pour faciliter l’acceptation des projets renouvelables

Une des volontés des porteurs de projets, mais aussi de la puissance publique, est de favoriser l’appropriation du public et l’implication locale car de très nombreux projets, notamment éoliens, sont retardés voire annulés, en raison de la réticence des riverains. En France, les projets ENR faisant appel au crowdfunding ont un bonus de financement significatif dans le cadre des appels d’offre de la CRE.

En permettant aux populations locales d’investir avec des taux bonifiés dans les projets de leurs départements et régions, le crowdfunding permet ainsi de les impliquer, de partager la valeur
de l’investissement et ainsi de faciliter l’acceptation locale.

Un grand nombre de plateformes dédiées aux énergies renouvelables ont donc vu le jour
et de nombreux porteurs de projet se félicitent d’associer les riverains à des projets de transition énergétique.

Le dernier baromètre dédié au financement participatif montre qu’en France :

  • Le financement participatif a atteint 336 millions d’euros en 2017 (+ 44 % par rapport
    à 2016) ;
  • Plus de 20 millions d’euros ont été investis dans des projets ENR, en croissance de 78 % par rapport à 2016.

Le succès de la croissance du financement participatif provient d’une part de la frilosité des banques à octroyer des prêts depuis la crise de 2008, d’une autre de la transparence permise par ce type de financement. La transparence se traduit par la liberté des investisseurs de choisir où sera placée leur épargne et de suivre l’affectation de leur investissement. L’essor des réseaux sociaux a permis de mettre en relation instantanément des porteurs de projets et des potentiels investisseurs qui sont en fait des « citoyens épargnants ». Ceci a également une incidence sur le profil des financeurs, qui sont plus jeunes que les financeurs traditionnels (la majorité a moins de 35 ans). Enfin, les projets de financement participatif d’énergies renouvelables proposent fréquemment des taux d’intérêt élevés aux prêteurs riverains (typiquement entre 4 et 7 %).

Certains freins, identifiés dans la note de I4CE « Orienter l’épargne des ménages vers le financement des énergies renouvelables : quelle contribution du bonus au financement participatif ? », devront être levés pour permettre de décupler encore les investissements.

On peut notamment citer la limite de la taille des projets financés (aujourd’hui, ce sont principalement des projets de petite et moyenne tailles) ou encore les géographies restrictives
(les taux sont bonifiés uniquement pour les populations locales). Enfin, ces investissements sont des produits financiers par nature risqués et il est impératif d’améliorer les exercices de due diligence des projets et de communiquer convenablement aux particuliers les enjeux. Récemment, deux entreprises de développement de projets (DBI Investissements et Sunergis) ont été placées en liquidation judiciaire alors que leurs projets avaient été crowdfundés, avec succès, sur la plateforme Wiseed.

« Avec les annonces du 24 mai 2018 de Mounir Mahjoubi, le secrétaire d’État chargé du Numérique, lors de VivaTech (notamment  la remontée du seuil de 2,5 M¤ à 8 M¤ et l’éligibilité des titres crowdfundés au PEA PME), la France devrait conforter sa place de leader en Europe continentale », précise Alex Raguet, CEO de Lumo et administrateur de l’ECN (European Crowdfunding Network).

Le crowdfunding, un nouveau vecteur du financement Nord-Sud

Au-delà de l’acceptabilité des projets renouvelables (notamment éoliens) en Europe, le crowdfunding pourrait demain offrir d’autres opportunités pour les prêteurs et les développeurs / investisseurs de projets renouvelables, en particulier pour le financement de projets dans les pays du Sud.

S’agissant de projets renouvelables dans les pays du sud (au-delà des campagnes pour le financement de très petites installations dans le cadre de programmes d’électrification rurale),
on a pu voir apparaitre sur certaines plateformes françaises de financement participatif des premiers projets dans des pays Africains (par exemple deux projets éolien et solaire portés par Innovent en Namibie et au Sénégal). La proposition de valeur pour les prêteurs est différente
des projets classiques européens. Elle diffère notamment sur les points suivants :

  • L’impact sociétal est accru dans le cas d’un projet ENR dans un pays africain. En effet, l’installation de sources de production d’électricité renouvelable permet d’accompagner
    le développement économique du pays qui repose sur une augmentation conséquente des capacités de production pour les acteurs commerciaux et industriels. Par ailleurs, l’émergence de ces projets permet de développer des compétences locales (installation, opérations, maintenance en particulier) et de poser les bases d’une filière industrielle.
  • Les intérêts financiers sont également plus importants. Les retours sur investissement attendus pour des projets dans les pays du sud, dont les off-takers sont souvent des utilities locales, sont supérieurs aux rentabilités attendues dans les pays européens.
    En effet, le risque lié à des contrats de PPA long terme est alors plus important.
    Les taux d’intérêt pour les prêteurs peuvent ainsi augmenter, avec le risque.

Les enjeux pour le financement de ce type de projet sont importants. Pour un développeur / investisseur, l’appel à des prêteurs locaux ou issus des pays du nord peut permettre de réduire sensiblement l’injection initiale de fonds propres et d’augmenter la rentabilité de leur projet en faisant levier sur un capital moins cher. En revanche, du côté des prêteurs, il y a un enjeu très fort de compréhension et d’appréhension des risques liés à des projets dans des géographies souvent méconnues, impliquant des acteurs locaux (notamment les off-takers) dans le cadre de réglementations locales parfois versatiles. Les plateformes de crowdfunding devront être très vigilantes dans le choix et la présentation des projets proposés (due diligence technique et financière approfondies), notamment des risques associés au contexte local.

L’intégration nécessaire du crowdfunding par les banques de développement et les bailleurs

Un véritable enjeu pour les acteurs financiers traditionnels, notamment les banques de développement et bailleurs, se pose. Comme le mentionne le rapport de l’AFD « Financement participatif et aide publique au développement » publié en 2017, le montant attendu en 2020 pour le financement participatif à l’échelle mondiale et tous projets confondus s’élève à 1000 milliards de dollars alors que le montant de l’aide publique au développement est de 135 milliards de dollars. A ce titre, seuls quelques projets-pilotes sont à noter aujourd’hui. On peut citer l’initiative CIC Kenya de la Banque Mondiale pour le développement de projets dans les secteurs de l’eau, de l’agriculture et de l’énergie via la plateforme Indiegogo ou encore le programme ElectriFI de l’Union Européenne qui devrait proposer à terme une plateforme de crowdfunding pour financer des projets d’électrification rurale. Devant le développement fort de cette méthode de financement, ces établissements devront s’adapter et saisir les opportunités de développement : soit en travaillant avec des pure players du crowdfunding, soit en développant en interne l’offre de service adéquate, mais ne pourront pas faire l’impasse sur ce sujet.

L’atteinte du potentiel gigantesque du crowdfunding pour les projets ENR est conditionnée par le développement d’un cadre réglementaire facilitant les opérations et sécurisant pour les investisseurs

Le financement de la transition énergétique par la foule a débuté en Europe principalement
par la participation via obligations à des projets renouvelables, notamment en vue de faciliter l’acceptation des projets par les communautés locales. Ce premier mouvement continuera à prendre de l’ampleur.

Il est également probable que le financement participatif constituera un levier intéressant pour le développement d’actifs renouvelables dans les pays du Sud. En revanche, l’essor durable de ces nouveaux outils financiers accessibles aux particuliers doit impérativement être accompagné :

  • de l’évolution du cadre réglementaire pour s’adapter continuellement aux nouvelles typologies et enjeux des projets ENR ;
  • d’un encadrement strict pour limiter les risques : les plateformes proposant les projets doivent mener des due diligences approfondies des projets et communiquer de manière transparente aux particuliers sur les risques forts qui sont pris. Si une plateforme se rémunère directement sur le capital emprunté, ce n’est pas le cas des particuliers pour
    qui le succès du placement dépend de celui du projet.

Alex Raguet se réjouit « la croissance du crowdfunding pour les ENR devrait pour l’heure s’accélérer à un niveau européen sous l’impulsion de la Commission européenne qui veut mettre en avant le crowdfunding pan-européen ainsi que la ‘‘sustainable finance’’ dans son plan d’action pour l’Union des marchés de capitaux »

Tribune publié dans Enerpresse le Jeudi 7 Juin 2018, N°12088