Par Alexandra Bonanni (Directrice du Energy Strategy Lab), Capgemini ; Victor Falières (Consultant Energy & Utilities), Capgemini Consulting

La « Transition Energétique », qui est une transformation profonde des modes de production et de consommation de l’énergie, s’est imposée en Europe comme une acception commune où la nécessité de faire face aux challenges climatiques supposerait à la fois de réduire la consommation énergétique, mais aussi de substituer des énergies renouvelables aux énergies fossiles. Mais s’agit-il pour autant d’un mouvement universel ? Dans le cadre de nos travaux sur l’Observatoire Mondial des marchés mondiaux de l’énergie[1], nous nous sommes trouvés face à des interlocuteurs de toutes les régions du monde qui n’envisageaient pas l’idée de « Transition Energétique » à l’européenne comme une évidence. Bien que soumises aux mêmes grandes ruptures énergétiques et à la pression du défi climatique, les grandes régions du monde privilégient des axes d’évolution différents des orientations européennes.

Les inducteurs de la Transition Energétique

 

Les grandes tendances mondiales

Tous les pays industrialisés sont soumis aux besoins pressants de réduction d’émission de gaz à effets de serre avec des objectifs ambitieux compte tenu de l’urgence (qualité de l’air en Asie). Mais pour beaucoup d’entre eux, ces objectifs seront difficilement atteignables compte tenu de la forte dépendance aux énergies fossiles (Asie, Australie, Pologne, Afrique du Sud, etc.). Dans ce contexte, les énergies renouvelables sont en forte augmentation dans le monde avec une capacité additionnelle de 132 GW en 2016. A noter, la montée fulgurante des capacités solaires en Chine (+100 GW de capacité additionnelle en 2017)[2]. Cette tendance est due à la baisse des coûts des renouvelables et un fort soutien gouvernemental. Le coût du solaire a baissé de 85% entre 2009 et 2016 ; tandis que le coût de l’éolien onshore va baisser de 25% d’ici à 2025.
Et pourtant, dans ce même contexte, les coûts du charbon et du gaz restent relativement compétitifs hors Europe. Dans toutes les régions du monde à l’exception de l’Europe, la demande de gaz est en augmentation ; et cette demande bénéficie d’un gaz en abondance grâce à la production de gaz non-conventionnels américain et un accès facilité par la multiplication de terminaux de regazéification flottants (FSRU)[3].

En Europe : La substitution des énergies renouvelables aux énergies fossiles

En Europe, la Transition Energétique s’inscrit dans un schéma de substitution des énergies fossiles par les énergies renouvelables avec une arrivée massive de ces dernières. Les objectifs pionniers et ambitieux du paquet Climat-Energie de 2008 sont en passe d’être atteints. La part croissante de l’installation des renouvelables a plus que compensé le démantèlement des centrales à combustible fossile, ce qui a entraîné une augmentation générale de la capacité de production de l’UE en 2017. La capacité de production globale de l’UE a augmenté de 24,5 GW en 2016 et cette augmentation est principalement attribuable à la mise en service de capacités de production d’énergie renouvelable (+21,1 GW) et au démantèlement des capacités de production d’énergie fossile (-12 GW)[4].

USA : Une dynamique locale basée sur les énergies distribuées

La sortie des États-Unis de l’accord de Paris ne devrait pas avoir un impact important sur la dynamique d’évolution énergétique aux États-Unis puisque celle-ci est dynamisée par les Etats, voire par les communautés (ville, quartier…) et les entreprises. L’évolution des choix des consommateurs, combinée à l’intégration de technologies digitales sont les facteurs de transformation du système énergétique américain. Les micro-réseaux et les solutions d’énergie distribuée qui valorisent une plus grande autonomie ont bénéficié d’un regain d’intérêt, en partie à la suite des phénomènes climatiques (ouragans) mais aussi parce que les consommateurs font valoir une forte volonté d’indépendance dans leur choix. Cette tendance s’établit dans un contexte où les Etats Unis, devenu premier producteur mondial de gaz depuis 2011 avec l’exploitation de gaz de schiste, offrent des coûts du gaz ultra compétitifs et montrent une compétition agressive sur les prix de détail qui sont parmi les plus bas au niveau mondial.

Asie : Une compétition agressive entre gaz et charbon, un air irrespirable en Chine

Des économies relativement développées comme Hong Kong et Singapour visent à réduire l’intensité des émissions de 26% à 36% dans le cadre du plan d’action de 2030. Mais cet objectif est peu atteignable compte tenu du recours systématique aux combustibles fossiles. Il est même à prévoir que cette dépendance s’accentue avec le développement économique. Malgré le développement des renouvelables (hydroélectricité compris), le gaz est, en Asie, une énergie de substitution au charbon privilégiée. Le gaz est considéré comme un moindre mal, une énergie relativement propre avec le recours à des moyens de production de type cycle combiné modernes et qui permet de couvrir la base à grande échelle. La transition énergétique telle qu’elle est conçue en Asie repose notamment sur la promotion de l’efficacité énergétique sur les bâtiments neufs (avec des « audits carbone » réglementaires) dans un contexte de construction de quartier d’affaires ou de hauts bâtiments résidentiels. En Chine, c’est la Blue Sky policy qui fait exploser les renouvelables, la Chine comptant pour la moitié des renouvelables installés dans le monde.

Australie : l’opinion publique à la manœuvre

L’Australie vise un objectif «zéro émissions de gaz à effet de serre». La pression sociale est très forte et ce thème a été mis au centre des débats des gouvernements qui se sont succédés en Australie depuis le gouvernement Abbot en 2014. La cible climatique de l’Australie exigerait que les émissions atteignent environ 434Mt en 2030, soit une réduction drastique de 160Mt. La dépendance de l’Australie aux énergies fossiles, particulièrement au charbon, pour la génération d’électricité (84%) est telle que l’atteinte ce ces objectifs est peu probable. Le mix énergétique australien évolue pourtant et tente d’intégrer à cette production des formes d’énergie plus diversifiées telles que l’énergie éolienne, le solaire à grande échelle et donc le stockage. Ce qui a renforcé le concept de transition énergétique en Australie, c’est la défaillance des réseaux et les grands black-out de septembre 2017.

Transition énergétique, de la cohérence, mais à quel niveau ?

Activité des régions sur les différents volets de la transition énergétique

Un facteur d’accélération de cette transformation par exemple est lié à l’absence d’infrastructure (Asie) ou à la défaillance des infrastructures (Etats-Unis, Australie) qui a fait évoluer très vite les comportements et les choix des consommateurs. L’intérêt pour l’énergie distribuée et les micro-grids est très caractéristique des régions hors Europe. Les énergies renouvelables couplées au stockage s’intègrent à une maille locale (une ville, un quartier), les applications énergétiques se digitalisent pour plus d’efficacité et plus d’autonomie.

On le voit, les facteurs de transformation de la production et des usages varient d’un endroit à l’autre. Cela fait longtemps que nous réclamons des politiques cohérentes, privilégiant la réduction des GES à tout autre objectif. Les autres mesures (Efficacité Energétique, Développement des renouvelables, transformation des usages) n’étant que des moyens. C’est le résultat final et l’atteinte de l’objectif qui doivent être visés. La souplesse sur les moyens d’y parvenir doit être acceptée, assumée.

 

[1]WEMO 2017, World Energy Market Observatory – Capgemini

[2]RTE (2017), Irena (2017)

[3] En Asie, par exemple, le LCOE du charbon s’établit sur une fouchette de 65-90 $/MWh, celui du gaz se situe entre 70-80$/MWh tandis que le coût du solaire est encore de 115-140 $/MWh ce qui ne constitue pas – pour le moment – un différentiel suffisamment attractif en faveur de la filière renouvelable.

[4] Entso-E (2017) + Wind Europe Statistics (2017)

Tribune publié dans Enerpresse le Jeudi 3 Mai 2018, N°12066