Par Alain Chardon (Directeur), Marianne Boust (Manager), Salma Zouari (Senior Consultante) Capgemini Consulting

Quel modèle de développement pour les EnR avec la maturité ? Les énergies renouvelables se développent davantage en France grâce à la baisse des coûts, et la stabilisation et la simplification du cadre réglementaire. Plusieurs acteurs allant des grands groupes, des producteurs indépendants, aux collectivités et citoyens sont derrière ce développement. Bien que le mouvement ENR fût tiré essentiellement par des producteurs indépendants œuvrant dans les territoires, le paysage compétitif se transforme avec la montée en puissance des énergéticiens. Quelle sera la répartition de l’engagement en France entre les acteurs indépendants, les grands groupes intégrés et les initiatives des citoyens et des collectivités?

Le marché français des EnR devient attractif par sa stabilité et sa visibilité

Alors que le rapport d’Eurostat pointe du doigt le retard de la France pour atteindre son objectif de 23% de part d’énergie renouvelable dans le mix énergétique à 2020[1], les bons résultats sur 2017 semblent indiquer un tournant dans la croissance du marché : 1,7 GW de parcs éoliens ont été raccordés au parc français en 2017.

Après des années d’incertitudes réglementaires, les récentes décisions permettent de créer le cadre favorable aux énergies renouvelables (ENR). Nouvelle procédure d’appels d’offres, instauration du mécanisme de complément de rémunération, élaboration collective de la PPE 2028, entrée en jeux du métier de l’agrégateur, autoconsommation…

  • Eolien : Versement d’un complément de rémunération accordé par l’Etat pendant 20 ans pour les parcs de max 6 éoliennes, dont la capacité de chacune ne peut pas dépasser 3 MW
  • Solaire : Tarif de rachat bonifié pendant 20 ans pour les petites installations solaires (moins 100 KW)
  • Méthanisation: Tarif d’achat pour les installations de moins de 500 kilowatts et complément de rémunération pour les plus grandes
  • Eolien flottant : Création en cours d’un « permis enveloppe » , permettant la délivrance au lauréat d’un appel d’offres éolien en mer d’autorisations pouvant ensuite évoluer pour intégrer a posteriori, et dans des limites définies, des modifications du projet d’installation et de son raccordement.
  • Autoconsommation: La loi du 24 février 2017 contribue à sécuriser et à encourager une nouvelle manière de produire et de consommer sa propre électricité (autoconsommation).
  • Collectivité : Possibilité pour les collectivités de participer directement dans leur territoire dans les projets d’EnR, en capital et en compte courant d’associés. Un complément de rémunération de 3 à 5 € / MWh est accordé pour les projets intégrant le financement participatif selon différents critères (réunir au moins 20 prêteurs du département ou avoir au moins 40% de participation citoyenne …).

Les renouvelables coûtent beaucoup moins cher

L’appel d’offre pour les installations photovoltaïques de grande puissance (entre 5 et 17 MWc) attribué en juillet 2017 a affiché un prix moyen de 55,5 €/MWh, rappelant la spectaculaire chute des prix du solaire observée dans le monde. Capgemini estime les coûts actuels du PV respectivement entre 55 €/MWh et 65 €/MWh pour le PV au sol,environ 120 €/MWh pour le PV sur les grandes toitures, entre 100 et 250 €/MWh pour PV sur les bâtiments de petite taille. L’éolien terrestre a également vu son coût de production diminuer avec un coût d’électricité estimé entre 60 et 90€/MWh [2]. Les nouvelles EnR pèsent de moins en moins dans la TICFE[3]

Signe de la bonne santé du marché des ENR français, la consolidation du secteur s’est intensifiée en 2017, tirée par les grands groupes énergéticiens…

  • EDF lance un plan solaire pour développer 30 GW d’énergie solaire en France d’ici 2035
  • Engie renouvelle son partenariat avec Crédit Agricole assurances pour acquérir près de 500 MW de parcs éoliens et photovoltaïques d’ici fin 2018
  • Direct Energie achète Quadran, leader de production renouvelable en France
  • Total achète Eren pour accélérer son développement dans l’éolien
  • Le Crédit agricole, Occitane, Axa, Schneider, la Poste et Danone se sont engagés à utiliser 100% des énergies renouvelables

…et les financements suivent, à la fois publics et privés :

Après une baisse entre 2011 et 2013, les investissements dans le renouvelable se maintiennent depuis 2014 à hauteur de 6 Mrd€ par an avec 3,4 Mrd€ par an pour la production d’électricité renouvelable[4].

  • L’état français a émis début 2017 la plus importante obligation verte souveraine au monde pour un montant de 7 Mrd€ et envisage de mettre plus de 20 Mrd€ sur 3 ans.
  • La caisse de dépôt de et consignation a dédié 15 Mrd€ de budget pour la transition énergétique entre 2014 et 2017, investis dans des prêts de croissance verte aux collectivités ou pour les projets d’infrastructures (centrales solaires, biogaz, éoliennes …).
  • Les régions mettent en place leurs propres fonds d’investissement : Eilan en Bretagne, Oser en Rhône Alpes, Terra énergie en Nouvelle Aquitaine… D’autres sont en cours de construction comme Green avec un budget de 10 M€ en Lorraine, le fond énergies en Bretagne et le fond de la SEM Posit’if en Ile de France.
  • Des fonds d’investissements dédiés à la transition énergétique se multiplient : Demeter Partners et Emertec Gestion fusionnent, formant, ainsi, le premier acteur européen du capital-investissement dédié aux secteurs de la transition énergétique avec 800 M€ d’actifs sous gestion.
  • Crédit Agricole signe une première enveloppe de financement de 150 M€ avec la Banque Européenne d’Investissement dans le cadre du programme « France Energies Renouvelable ».
  • Malgré cette mobilisation pour le renouvelable, des contraintes subsistent et ces tendances positives ne sont pas à l’abri d’inversion. Par exemple pour l’éolien, des contraintes militaires pourraient en effet réduire l’espace autorisé : Aujourd’hui 53% des projets font l’objet d’un recours en justice en France. De plus, un projet de décret prévoit d’augmenter la distance réglementaire entre une installation éolienne et un radar militaire de 30 km aujourd’hui à 70 km.

Quel modèle de développement pour le marché français des ENR ? La participation citoyenne est-elle compatible avec la logique des grands groupes ?

On observe une concentration des acteurs et une reprise en main par les utilities tant en ENR centralisées qu’en diffuses. Cette tendance tranche avec le mouvement historique des ENR tiré par des producteurs  indépendants, issus des territoires et mus par la motivation de changer le modèle énergétique du tout nucléaire. Ce mouvement semble menacé alors même que la réglementation est favorable au financement citoyen et les technologies digitales (blockchain notamment) permettent l’accès de tous à l’énergie.

De plus en plus de citoyens participent au développement des EnR à travers notamment les projets participatifs mais les volumes restent marginaux

234 M€ ont été collectés sous forme de prêts et de prises de participation (equity) pour des projets citoyens participatifs en 2016. ENGIE Green fait partie des acteurs qui proposent plusieurs modèles de financement participatif des EnR.

Par ailleurs, des livrets d’épargne et les obligations vertes permettent aux citoyens de financer la transition énergétique (livret d’épargne troisième révolution industrielle, deux green bonds respectivement de 350 et de 600M€ émis par l’Ile de France).

La tendance devrait encore être soutenue par la mise en place de la Loi de Transition Energétique qui prévoit des bonus pour les projets intégrant le financement participatif (de 20 à 40 % de l’investissement total) et offre la possibilité aux collectivités de participer directement au capital des projets EnR.

Mais même avec cette loi, le financement participatif des EnR a du mal à décoller, en particulier sur l’éolien où les montants à collecter sont élevés (plusieurs millions d’euros par projet). Même l’exemple allemand, souvent cité pour son fort taux de participation des citoyens, atteint ses limites : la part des citoyens et des collectivités dans le financement des parcs renouvelables y a baissé de 47% en 2012 à 25% en 2015.

En 2018, le marché des EnR va continuer à se professionnaliser et réduire les coûts. Les énergéticiens traditionnels vont accentuer leur pression sur les producteurs indépendants. Le financement citoyen va perdurer bien que son impact restera marginal. Les producteurs indépendants devront accepter une consolidation nécessaire pour s’adapter au nouveau paysage compétitif.

[1] Eurostat – http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/File:Figure_1-Share_of_energy_from_renewable_sources_2004-2016.png

[2] ADEME : Coûts des énergies renouvelables en France – IRENA – Analyse Capgemini Consulting

[3] TICFE : Taxe Intérieure sur la Consommation Finale d’Energie

[4] Source : I4CE Landscape of Climate Finance in France 2017 Edition

 

Article publié dans Enerpresse, le jeudi 1er février 2018, N°12003