Par Florent Andrillon, vice-président et Marianne Boust, manager – Capgemini Consulting

Le secteur des utilities passe par un changement radical et sans précédent, entraîné par la décarbonation du mix énergétique, la baisse des coûts des technologies et l’accélération de la digitalisation tout au long de la chaîne de valeur. La transformation numérique, la chute des coûts des technologies renouvelables et des solutions de stockage accélèrent la transition énergétique. Le secteur de l’énergie est donc pleinement transformé par ces avancées technologiques et se dirige vers le concept de « Internet of Energy ».

 

Les consommateurs ont de nouvelles attentes. Ils veulent réduire leurs factures d’énergie, sécuriser et décarboner leur approvisionnement en énergie, bénéficier de production locale et d’un bouquet de services facilité par les nouvelles technologies. Si le mouvement a commencé chez les clients résidentiels grâce au PV distribué et à l’autoconsommation – les « prosumers » – les industriels et le secteur tertiaire ont des préoccupations finalement assez proches. Dans les marchés émergents, les industriels s’aperçoivent que les énergies renouvelables distribuées fournissent un approvisionnement plus fiable et moins coûteux que les énergies dites conventionnelles (diesel essentiellement). Dans les économies développées, les grandes entreprises doivent s’adapter aux nouvelles exigences du consommateur, ce qui se traduit par l’initiative RE100 selon laquelle 102 entreprises internationales (Ikea, Bloomberg, Coca Cola, Facebook, Google …) se sont engagées à utiliser des énergies 100 % renouvelables d’ici 2020 ou 2025.

 

Ces nouvelles tendances dans les comportements des consommateurs, accélérées par les leviers digitaux, poussent les utilities à repenser leur proposition de valeur précédemment fondée sur la vente de commodités. Les énergéticiens envisagent de fournir un ensemble de services énergétiques complets, de l’installation, l’approvisionnement en énergie, maîtrise de la demande, maintenance des équipements, opération des moyens de production locaux et des infrastructures… Pour construire cette nouvelle proposition de valeur, les utilities doivent collecter (technologies IoT – Internet of Things), agréger et monétiser des données provenant de plusieurs sources (profil de charge, météo, production renouvelable, informations sur le bâtiment, prix du marché …). Cependant, les acteurs traditionnels manquent d’outils de gestion de données, de ressources humaines avec une expérience logicielle/data science et plus généralement de connaissance de leurs consommateurs. Par exemple, même si les compteurs intelligents commencent à être déployés en Europe, l’exploitation systématique des données de consommation n’est pas encore mise en place dans beaucoup de pays.

En parallèle, les grands équipementiers – GE, Siemens, Schneider Electric … – cherchent à se rapprocher de leurs clients industriels avec qui ils ont une relation plus étroite que les utilities. Afin de se différencier de leurs concurrents, ces acteurs élargissent leur portefeuille d’offres en ajoutant des solutions logicielles de contrôle et d’analyse des données. Au cours des derniers mois, les équipementiers ont multiplié les rachats de start-ups et de fournisseurs de solutions logicielles : GE a pris des parts dans l’allemand Sonnen (fournisseur de systèmes de stockage d’énergie devenu récemment fournisseur d’électricité), Schneider Electric a acquis un développeur renouvelable « Renouvelable Energy Choice » et Wartsila a acquis un intégrateur de stockage d’énergie américain Greensmith Energy.

De plus, les nouveaux acteurs du digital entrent dans le secteur de l’énergie grâce à l’émergence de la production énergétique décentralisée et à leur relation privilégiée avec les utilisateurs finaux. Ces natifs du numérique, que ce soit des start-ups ou des géants du Web comme Google et Apple, sont beaucoup plus agiles, axés sur le client et capables d’animer un vaste écosystème de consommateurs et de start-ups. Comme ils maîtrisent les outils numériques (IoT, intelligence artificielle, data lake…) et attirent des talents comme les « data scientists », ils arrivent à générer rapidement de nouveaux business models.

Souvent, les acquisitions comme réponse

Les opérations de fusions et acquisitions dans le secteur de l’énergie et des utilities sont au plus haut depuis 10 ans (2). Les cleantech et les start-ups digitales sont une cible importante de ces opérations. Au fur et à mesure que la capacité de production renouvelable décentralisée croit sur le réseau et que les exigences des consommateurs se développent, la nécessité de collecter des données à partir de sources multiples (profil de consommation, météo, production renouvelable, données du consommateur, prix de marché…), de les analyser et les valoriser augmente (effacement, efficacité énergétique, services au réseau, back-up…). Les motivations derrière ces mouvements d’acteurs peuvent être l’acquisition de nouvelles compétences (Web developer, Data architect, UX Designer…), de nouvelles technologies ou des prises de position sur un nouveau marché.

La grande majorité des transactions a lieu aux États-Unis, du fait des utilities européennes qui y achètent des start-ups. Alors que la transformation du marché des utilities en Europe s’accélère, les acteurs traditionnels avec une forte présence américaine tels que Enel et Engie sont à la recherche de modèles d’affaires innovants qui pourraient être importés en Europe. Ainsi les acquisitions d’EnerNOC et de Demand Energy apportent une expertise et une technologie sur la maitrise de l’effacement ainsi qu’une connaissance plus fine des clients industriels. En effet le segment des industriels et du secteur tertiaire offre des plus gros volumes et la possibilité d’élargir l’offre en services. Cela passe néanmoins par une meilleure connaissance de leurs profils et habitudes de consommation. En Europe, Engie a racheté le développeur américain Sungevity qui utilise des solutions d’analyse de données pour cibler les clients résidentiels et leur proposer des installations PV.

Récentes transactions M&A dans l’énergie (segments résidentiel, commercial et industriel) :

Créer une nouvelle entité ?

Certains vont plus loin dans leur transformation en créant une entité dédiée ou alors en mettant en place une filiale avec un partenaire. En 2007, la utility américaine AES Corp a lancé une société dédiée AES Energy Storage pour développer des projets de stockage d’énergie dans le monde. À la fin de 2016, AES a décidé que sa filiale de stockage d’énergie serait uniquement dédiée à la vente de systèmes de stockage d’énergie avec une plate-forme de management d’énergie développée en interne, tandis que AES continuerait à développer des projets. En 2017, AES a fait un pas de plus avec le lancement de la co-entreprise Fluence1 avec Siemens pour vendre des systèmes de stockage d’énergie. Plus récemment, Enel a créé une nouvelle division appelée « e-solutions (3) » pour développer des produits et des services innovants axés sur le client et s’appuyant sur le digital.

La bataille entre les utilities, les équipementiers et les géants du Web et d’autres joueurs va certainement s’intensifier. La capacité d’acculturer rapidement la main-d’oeuvre à de nouveaux outils numériques sera cruciale et pourrait constituer une menace majeure pour la transformation des utilities. Le risque est d’autant plus grand que les clients commencent à se détourner des acteurs traditionnels. Déjà en Europe, le phénomène d’autoconsommation augmente pendant que les revenus des utilities diminuent. Enfin les clients industriels et du tertiaire pourraient acquérir pour leur propre usage des solutions d’approvisionnement et de maitrise de l’énergie.

Une double accélération est nécessaire

Au-delà des modèles mis en place pour accueillir les start-ups et valoriser leurs apports, tous les acteurs se livrent en fait à une double course de vitesse. Comment être le premier à identifier la pépite ? Les recettes mises en oeuvre sont multiples : être en proximité immédiate des zones d’innovation (avoir son propre laboratoire ou poste d’observation à San Francisco), financer les projets d’innovation avec des structures ad’hoc (venture capital), ou encore organiser des concours d’innovation… Être le premier à proposer une innovation aux marchés, et en cas de succès, passer à l’échelle le plus vite possible pour occuper l’espace économique qui s’ouvre. C’est la bataille du « scale-up », plus difficile à gagner que celle de l’idéation. L’innovation est clé. Les premiers succès majeurs qui changent la donne sur les marchés sont attendus pour bientôt.

 

Article publié dans Enerpresse, le jeudi 5 octobre 2017

 

1 http://www.pwc.fr/fr/espace-presse/communiques-de-presse/2017/fevrier/transactions-secteur-energie.html

2 https://www.siemens.com/press/en/pressrelease/2017/energymanagement/pr2017070363emen.htm?content[]=EM&content[]=Corp
2 https://www.enel.com/en/media/press/d201705-enel-launches-e-solutions-a-new-global-business-line.html