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Le 26 juin 1999 - c’est-à-dire
il y a bientôt cinq ans – j’ai écrit
à celui qui était alors, avec plus de
25 % du capital, l’actionnaire de référence
de Capgemini, une lettre confidentielle dans laquelle
j’indiquais parmi d’autres choses que mon
meilleur choix pour reprendre un jour les commandes
du Groupe était Paul Hermelin. Et je précisais
que cela pourrait idéalement se faire en mai
2004 – le jour où l’Assemblée
Générale des actionnaires serait réunie
pour statuer sur les comptes de l’exercice 2003
– la transition étant assurée par
un autre membre du Directoire qui à l’époque
gouvernait le Groupe, Geoff Unwin.
Un certain nombre d’événements tout
à fait imprévus ce jour-là –
les uns heureux (franchissement sans dommage du passage
à l’an 2000, adoption de l’euro,
éclatement de la bulle Internet,... et acquisition
par Capgemini d’Ernst & Young Consulting !),
d’autres malheureux ou tragiques (dégringolade
de la Bourse, dégradation continue du climat
des affaires, attentats du 11 septembre 2001) –
sont venus bouleverser ce joli calendrier. Et c’est
finalement avec 30 mois d’avance
sur le programme prévu que j’ai proposé
en décembre 2001 au Conseil d’Administration
de nommer, Paul Hermelin directeur général
du Groupe.
EVOLUTION de la GOUVERNANCE du GROUPE depuis 1967
| Période |
Type de société |
Direction Générale |
depuis l'origine (1967)
jusqu'au 24 mai 1996 |
Société
anonyme de type «classique» |
Serge Kampf, (Président et Directeur Général) |
du 24 mai 1996
jusqu'au 23 mai 2000 |
Société
àDirectoire et Conseil de Surveillance (celui-ci
présidé par Klaus Mangold puis à
partir du 8 septembre 1997 par Ernest-Antoine Seillière) |
Directoire de 4 membres :
Serge Kampf (Président)
Paul Hermelin, Pierre Hessler et Geoff Unwin |
du 23 mai 2000
au 24 juillet 2002 |
Société
Anonyme de type «classique» |
P.D.G. : Serge Kampf
D.G. : Geoff Unwin (jusqu'au 12 décembre
2001)
puis Paul Hermelin |
du 24 juillet 2002
à ce jour |
Société
Anonyme avec dissociation
des fonctions de Président et celle de D.G. |
Président
: Serge Kampf
D.G. : Paul Hermelin |
Cette nomination n’a évidemment
pas suffi à enrayer la rapide détérioration
des résultats du Groupe et celle-ci (qui avait
déclenché celle-là) s’est
donc poursuivie en 2002 et encore en 2003 malgré
l’annonce faite par les augures, les gouvernants
et les économistes les plus compétents
(annonce répétée et à chaque
fois démentie) d’une très prochaine
reprise économique.
On peut vérifier à ce
niveau le parallèle avec ce
qui s’était passé dix ans plus tôt
après la première guerre du Golfe. Il
est saisissant :

• la crise économique
mondiale qui avait suivi l’invasion du Koweit
par les troupes de Saddam Hussein (2 août 1990)
avait fait plonger de 8 points le résultat
d’exploitation du Groupe entre 1990 et 1992, celui-ci
passant brutalement d’un peu plus de 11 % à
un peu moins de 3 % en deux ans,
• entre 2000 et 2002 (là aussi en 2 ans)
ce même résultat d’exploitation a
baissé également de 8 points,
passant d’un peu plus de 10 % à un peu
moins de 2 %.
Cette courbe montre aussi que la remontée
a été lente. Et plus lente en 2003 (+1,1
point) qu'elle l’avait été neuf
ans plus tôt (+ 3,4 points entre 93 et 94), l’explication
tenant sans doute au fait qu’il est plus difficile
de redresser la trajectoire d’un groupe de 50.000
personnes que celle d’un groupe de 20.000. Surtout
si l’on a entre-temps fortement renouvelé
l’équipage : il faut se rappeler
que sur les 23 managers qui constituaient en 1993 l’équipe
de direction, 19 sont partis, le plus souvent à
la retraite(*). Et sur les 15 qui forment celle mise
en place au cours de ces derniers mois, 12 n’étaient
pas dans le Groupe en 1993, et 3 y sont même depuis
moins d’un an ! C’est dire l’ampleur
des changements effectués dans notre organisation
et nos organigrammes depuis la grande crise traversée
entre 1991 et 1993.
Si je tiens à remettre en perspective
la situation actuelle de Capgemini, c’est pour
rappeler à ceux qui seraient tentés de
«tirer sur le pianiste» que le Groupe a
déjà connu des difficultés tout
à fait comparables à celles qu’il
connaît aujourd’hui, qu’il a mis du
temps pour s’en sortir (on remonte toujours plus
lentement qu’on n’est descendu) mais qu’il
s’en est sorti. Et que le «pianiste»
d’aujourd’hui, entré dans mon équipe
en mai 1993, avait déjà activement participé
à cette première remise à flots.
Et puisqu’on parle d’équipe,
j’aimerais un court instant parler aussi de rugby.
Certes, tous les sports ou presque - aussi longtemps
qu’ils sont pratiqués sans adjuvant illicite
- nous donnent des leçons de courage, de persévérance,
d’adresse, de rigueur. Il y a ceux qu’on
pratique seul - de plus en plus nombreux à vrai
dire - où l’on ne doit qu’à
soi-même le plaisir qu’on y trouve, parfois
aussi le déplaisir d’y mesurer ses limites.
D’autres en revanche ne peuvent se jouer
qu’en équipe, et les résultats
dépendent alors de la façon dont cette
petite communauté est composée et fonctionne.
Parmi ces sports dits «collectifs», le rugby
est probablement celui dont un manager peut retirer
les meilleures leçons. On n’aime pas le
rugby parce que le ballon est ovale et ses rebonds imprévisibles,
mais parce que c’est à la fois un sport
de combat et un sport d’équipe, un sport
où les combinaisons stratégiques sont
innombrables et où l’on n’est rien
sans les 14 autres, où la solidarité,
l’abnégation, la complémentarité
des talents, la sobriété des gestes autant
qu’une relative modestie priment sur le goût
des paillettes ou la recherche de l’exploit individuel.
S’il est en effet un autre sport
où je crois à la vertu de l’équipe
- et auquel le rugby sert d’école plus
souvent qu’on ne le pense - c’est bien celui
qui consiste à diriger une entreprise.
Il faut admettre que certaines considérations
poussent parfois à le décrire comme un
exercice solitaire, et d’abord la simple réalité
qu’à toute équipe, il faut un capitaine
et que c’est le propre d’un bon capitaine
que de savoir tirer le meilleur parti d’une équipe.
Et puis il est tellement plus simple d’identifier
l’entreprise à un homme que de chercher
à comprendre comment celle-ci fonctionne réellement,
tellement plus agréable de flatter l’égo
d’un patron quand celui-ci est lui-même
tenté par le vedettariat, tellement plus expéditif
aussi de le jeter aux orties quand il a cessé
de plaire ou quand le vent a tourné et qu’on
est incapable d’expliquer pourquoi. Mais la réalité
est que l’entreprise ne se réduit
pas à son chef et qu’elle est
- comme un XV de rugby, comme un orchestre symphonique
- quelque chose de plus que la simple réunion
des hommes et des femmes qui la composent.
A l’ équipe que Paul Hermelin
est en train de constituer autour de lui, je donnerais
volontiers pour mission de rendre sa fierté
au Groupe. Je veux dire par là qu’elle
va devoir à la fois :
1) remettre le Groupe sur les rails et pour cela lui
redonner le goût de la croissance,
la volonté de se battre, le courage de réduire
et de réduire encore toutes les dépenses
qui sont peut-être utiles mais ne sont pas absolument
nécessaires, le sens et le respect des priorités,
l’ambition d’atteindre et de dépasser
les objectifs de rentabilité que le conseil d’administration
a fixés pour l’exercice en cours…;
2) veiller à la promotion et à l’acceptation
par tous des valeurs que l’entreprise
s’est données dès les années
80 (revoir au besoin ce que j’en disais l’an
dernier dans la «Lettre du Président»
du Rapport Annuel 2002) et si cela s’avérait
nécessaire - il y a peut-être des gens
pour qui respecter 7 valeurs à la fois, c’est
trop demander - privilégier alors celles qui
sont les plus précieuses quand le vent n’
est pas favorable : la loyauté et la solidarité
;
3) renouer avec l’esprit de conquête
qui, depuis plus de 30 ans, avait animé aussi
bien Capgemini que ses principales filiales, qu’il
s’agisse de postuler à de grands contrats
multinationaux, de former des alliances stratégiques
avec (s’il le faut) de plus gros que soi, de prendre
des risques tout en se ménageant la possibilité
de sonner la retraite si l’on s’aperçevait
que l’on s’est fourvoyé, d’acquérir
des participations minoritaires dans des sociétés
concurrentes sans être assuré qu’elles
conduiront à en avoir un jour le contrôle,
garder la haute main sur les étapes d’une
fusion afin de ne pas y perdre son âme ni sacrifier
ses principes… tout en n’oubliant pas d’assurer
ses arrières et de se protéger efficacement
contre d’éventuels prédateurs ;
4) n’avoir plus que des clients satisfaits,
et qui acceptent de le faire savoir afin de nous aider
à convaincre d’autres clients possibles
de l’étendue de nos compétences
et du respect que nous avons des engagements pris ;
5) redevenir la société dans laquelle
on a envie d’entrer - que ce
soit pour y faire un stage ou y faire carrière
- parce que l’on sait que l’ambiance y est
bonne, qu’on y sera bien accueilli, que le racisme,
le sexisme, les intrigues ou la politique n’y
ont jamais fait la loi, que l’émulation
y est saine, les mérites récompensés,
les erreurs pardonnées (du moins les premières),
la liberté respectée, l’initiative
et l’esprit d’entreprise encouragés.
Même s’ils sont éparpillés
sur quatre continents, il appartient maintenant aux
consultants, aux ingénieurs et aux techniciens
de ce Groupe - par la qualité des prestations
qu’ils fournissent à nos clients et celle
des relations qu’ils entretiennent avec eux -
à ses «commerciaux» grâce au
contact permanent qu’ils ont avec le marché,
à ses cadres et à ses managers de
prendre leur part de cette mission et d’y
jouer leur rôle, loyaux et solidaires. Pour ce
qui me concerne, je continuerai à aider Paul
Hermelin aussi longtemps qu’il le souhaitera car
je peux témoigner qu’il a pris à
coeur cette mission difficile et qu’il entend
la mener à bon terme.
Le talent, le courage, l'intelligence, la volonté ne manquent donc pas.
Reste à réinventer le
bonheur.
Grenoble, le 5 avril 2004 Serge KAMPF
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(*) ces
19 seront peut-être heureux que je rappelle
ici leurs noms :
Karl Heinz Achinger,
Jacques Arnould,
Michel Berty,
Chris van Breugel,
Berend Brix,
Adolfo Cefis,
Tony Fisher,
Philippe Gluntz,
Vincent Grimond,
Michel Jalabert,
Eric Lutaud,
Tony Robinson,
Wolfgang Schönfeld,
Anders Skarin,
Gennaro de Stasio,
Henri Sturtz,
Bob Sywolski,
Christer Ugander,
Geoff Unwin |
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